Le soleil et la mort se peuvent regarder fixement

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L’effet papillon ou le conte de la pyrale

Le temps est d’une beauté d’autant plus chienne que la population est aux arrêts d’une rigueur continuée. Le soleil printanier fait des clins d’œil engageants à qui ne peut y répondre, éborgné par les reflets de sa prudence poltronne, de sa citoyenneté grognonne et de sa claustration mormonne. Pourtant, on voit aux balcons des villes musarder les télétravailleurs et, sur les coursives, se désaper avec timidité ceux qui ne savent trop si leur bronzage sera vécu comme un outrage au deuil qui corrode le pays ou apprécié comme un gage de résistance à la comorbidité ambiante.

Somptueuses, les plages ruissellent de félicité inaccessible et le petit peuple marin réarrange les maillons de sa chaîne alimentaire, voyant resurgir des prédateurs oubliés. Dans les champs, les travailleurs de circonstance, qui ont embauché pour échapper à la déprime musculaire, découvrent le bonheur salissant de la cueillette des gariguettes et de l’arraché d’asperges. Sur leurs scooters, les livreurs de pizzas slaloment au couchant en cow-boys solitaires quand les infirmières de nuit sont seules à célébrer le lever glorieux d’un jour douloureux. Impavide, l’astre royal pourrait malgré tout être l’un des remèdes à la pandémie.

Tandis que la recherche vasouille, que la médecine s’étouffe et que les politiques restreignent les libertés à défaut de savoir que faire d’autre, quelques épidémiologistes comptent sur le réchauffement saisonnier pour remédier aux désarrois des savants. Dans les contrées tempérées, la hausse des températures ferait office de remède. Et la canicule qui avait liquéfié le dernier été français et que redoutent le quatrième âge comme les obèses serait leur providence.

S’il est vrai que la grippe rétropédale aux beaux jours, on est bien en peine d’évaluer la validité de cet argument météorologique. En revanche, l’ironie de l’histoire saute aux yeux. Afin de refréner l’ampleur de la catastrophe sanitaire, il faudrait souhaiter que la planète surdose ses calories. Alors que la rétractation actuelle des activités de la moitié des humains accorde à la nature un répit mérité, il faudrait espérer une poussée diabolique du thermomètre, un été du feu de dieu et une pandémie d’incendies pour brûler la férocité de la viralité désespérante. Puisque le désastre est venu d’où on l’attendait peu, il faudrait supplier l’apocalypse climatique au tocsin déjà sonné d’accélérer son galop.

Il est possible qu’on voie bientôt les infectiologues se transformer en miss météo. Grenouilles en blouses blanches, ils monteront aux barreaux de l’échelle pour rejoindre le nid de pie avec vue au microscope sur le temps qu’il fera. Ils ne parleront plus de pic, de plateau ni de cohortes randomisées, mais d’hectopascals et de marais barométrique. 1015 sera le chiffre à dépasser pour que la maladie recule et que le nombre de morts reflue. Le culte voué à l’anticyclone des Açores aura mille fois plus de célébrants que les dévotions faites à la chloroquine. Espérons juste que les aztèques actuels, ceux qui ne jurent que par la coercition de précaution, la mise sous édredon des frustrations et l’accentuation de la dépression économique, ne réclameront pas qu’on sacrifie à l’idole rayonnante l’espoir des jours meilleurs comme s’il n’y avait pas déjà assez de pertes humaines.

Si l’on veut mettre à mort ce virus venimeux, peut-être que le soleil doit se regarder fixement, et tant pis pour monsieur de La Rochefoucauld. Il faut juste espérer que l’esprit des Lumières ne s’y aveuglera pas doublement et finira par dissiper la part d’ombre qui grandit à mesure que la science patine et que la connaissance ratatouille. Cette course contre la montre fait peu de cas des atermoiements rationnels et des procédures embarrassées. Tout est bon à prendre si la guérison est au bout. Affamée, la logique de résultats n’a pas d’oreille éthique et tout lui fait ventre. Alors qu’importe si, pour en finir avec le macabre, il faut rôtir dans une fournaise d’été.

Tandis que les ministres en charge conseillent de différer les projets de vacances et de s’abstenir d’aller voir ailleurs sous peine de ne pouvoir être rapatriés dans le giron de la nation, je nous souhaite un été rouge vif pour trépaner la maladie. En guise de marques de maillot, nous aurons le museau blanchi par les masques. Du pommeau des douches de plage jaillira de la solution hydroalcoolique. Nous serons gantés de latex pour aller nous éclabousser de fraîcheur dans une vague enfin assoupie. Mais nous irons pieds nus pour éviter que la mer efface les pas des amants réunis.


Luc Le Vaillant

Source du post: liberation.fr

Maria Rodriguez
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