L’effet papillon ou le conte de la pyrale

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L’effet papillon ou le conte de la pyrale

Confinement oblige, les chrétiens n’ont pas pu dignement célébrer le dimanche des Rameaux, il y a dix jours. Ils auraient eu du mal, de toute façon, à trouver des branches de buis à faire bénir. Car les buis sont bientôt tous morts ; un papillon venu de Chine les a dévorés. En une dizaine d’années, une grande partie des peuplements de cet arbuste majeur des écosystèmes du sud et de l’est de la France, qui est planté pour des raisons ornementales et sacrées depuis le Néolithique, a été ravagée. En ces temps où tout le monde ne parle plus que de druides et d’apocalypse, la tragédie du buis est une métaphore de saison.

A partir de l’été 2015, on vit des Vosges au Vercors se lever des essaims blancs de pyrale du buis, une sorte de grosse mite jusqu’alors inconnue dans nos contrées. Au début, certains trouvaient ça beau, comme une tempête de gros flocons de neige en plein mois d’août ; on prenait des photos des nuages de papillons autour des lampadaires des villages, qui entravaient les essuie-glaces des voitures et bouchaient les climatisations. Il y en avait tant qu’il n’était plus possible de sortir faire une belote sur la terrasse. Dans le Bugey ou le Diois, il fut des soirs d’été où l’on était obligé de rester confiné chez soi.

Et puis on a compris, en voyant dans les sous-bois des milliers de chenilles vertes ronger les feuilles des buis, ne laissant que des squelettes de branches pris dans des fils de soie. Pas une pousse de Buxus sempervirens ne restait – triste quand son nom veut dire «toujours vert». Voilà retirée une pièce de nos écosystèmes, peut-être essentielle, sans que l’on sache si la pyramide s’effondrera – 280 espèces de champignons, de lichens et d’invertébrés sont associées aux buis, qui retiennent les sols caillouteux des chênaies et des hêtraies de toutes les Préalpes calcaires. L’année passée dans le Jura, on vit pour la première fois des coteaux entiers de forêt brûler ; les buis défoliés par la pyrale et séchés par la canicule avaient servi de petit bois. C’est peut-être cela le stade 4 : celui où l’on n’a plus que nos yeux pour pleurer.

Sans vouloir stigmatiser une région éprouvée, tout a commencé dans le Grand-Est – mais les Eglises évangéliques n’y sont pour rien. A l’été 2008, on signale des buis attaqués dans le Jardin de l’orangerie, à Strasbourg, et chez quelques particuliers. Le rapprochement est vite fait avec la pyrale chinoise, détectée l’année précédente sur la rive allemande du Rhin. La pyrale est ajoutée à la liste des nouveaux insectes invasifs «asiatiques», après le frelon et le capricorne. Une chercheuse en génétique, Audrey Bras, a récemment confirmé ce que l’on pressent alors : le papillon est venu avec les plants d’un cousin de notre buis, le Buxus microphylla, cultivé en Chine et importé par millions de pots à Rotterdam pour agrémenter les jardins des retraités d’Europe du Nord. Prévenues, les autorités ne s’inquiètent pas : un coup d’insecticide chimique ou biologique et chacun peut traiter son massif ou sa haie ; appliquez les gestes barrières et demandez conseil à votre jardinerie. Quatre étés plus tard en 2013, la pittoresque forêt du Buxberg, en Alsace, est intégralement détruite. On signale le papillon partout en France. Il arrive jusqu’à Sotchi, en 2014, où l’on importa des plants d’Italie pour décorer la ville olympique. Christophe Brua, le président de la Société alsacienne d’entomologie (SAE), peut se lamenter dans les Dernières Nouvelles d’Alsace : «On aurait peut-être pu éviter cela en déclarant l’alerte afin de traiter les premiers bosquets infestés dans les villes, chez les particuliers et dans les jardineries ainsi que tous les plants de buis importés. La Suisse et l’Allemagne l’ont fait, pas la France. Il faut que ça serve de leçon.» Il en va des pestes du buis comme des coronavirus : ils arrivent de Chine et la méthode allemande est toujours la meilleure.

L’invasion est pourtant une mauvaise manière de penser l’épidémie ; rien ne nous dit d’ailleurs que le vieux buis lui-même ne vienne pas lointainement d’Asie, ou le contraire. La petite histoire nous dit aussi que le buis (bois à la dureté incomparable) fut à l’origine du commerce, intellectuel celui-là, entre la France et la Chine : les premiers caractères chinois imprimés en France le furent grâce à un jeu de poinçons en buis gravés au XVIIIe siècle, les Buis du Régent, qui permirent aux missionnaires d’imprimer leurs dictionnaires. Bref en botanique comme en virologie, on est toujours l’envahisseur de quelqu’un. Les Etats-Unis, qui n’en ratent pas une, ont d’ailleurs fermé leurs frontières aux buis européens, le 4 mars, par décision du Département de l’agriculture.

Le conte de la pyrale nous suggère une autre lecture, écologique celle-là : s’intéresser non aux frontières, mais à nos intérieurs (oikos) ; non au patient zéro, de l’autre côté du fleuve, d’où le mal vient toujours, mais aux tapis rouges que nous avons déroulés chez nous aux pestes et aux pathogènes, en faisant hara-kiri à nos Etats-providence, à nos haies vives, à nos communautés d’insectes et donc à nos mésanges (rare prédateur des chenilles chinoises). Car c’est bien nous qui avons préparé un petit cocon aux pyrales comme au corona. On leur a même montré le chemin, en éclairant toute la campagne de France à la lampe à sodium (l’éclairage urbain semble accélérer la diffusion des pyrales).

Et sinon, ironie de l’histoire (ou perversité sublime de Castaner), on notera que le week-end des Rameaux a été le moment choisi pour autoriser les jardineries à rouvrir, en tant que commerces de première nécessité. On va pouvoir s’occuper. Et pour les Rameaux de l’année prochaine, on trouve plein de Buxus microphylla à vendre sur Alibaba. Un vendeur d’Ebay, yerui85055, propose la livraison gratuite. Il est établi à Wuhan.

Cette chronique est assurée en alternance par Manon Pignot, Guillaume Lachenal, Clyde Marlo-Plumauzille et Johann Chapoutot.

Source du post: Liberation.fr

Pascal Guy
Pascal Guy
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