«L’éléphant dans la pièce»

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Dans la forêt française, balade naturaliste à Fontainebleau

Ce journal a débuté juste avant le confinement, il y a déjà quatre semaines, et pourtant j’ai à peine abordé «the elephant in the room», «l’éléphant dans la pièce». Cette expression anglaise désigne un sujet important, évident, éventuellement risqué, dont tout un chacun constate l’existence mais que personne n’ose mentionner, par peur des conséquences.

Notre éléphant à nous s’appelle Didier Raoult. Blanchi par les ans, d’apparence vénérable, il a fait la une de la presse, les gros titres des chaînes d’info en continu, éveillé les espoirs, nourri les passions. Et suscité l’intérêt d’une pléthore d’épidémiologistes de renom, de Valérie Boyer à Donald Trump en passant par Alain Soral et Alexandre Benalla.

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Tout commence le 25 février, quand le professeur de microbiologie de Marseille met en ligne la fameuse vidéo «Coronavirus, fin de partie», rebaptisée depuis plus modestement «Coronavirus, vers une sortie de crise ?»

Debout devant des étudiants que l’on ne voit pas, Didier Raoult révèle «un scoop de dernière minute, une nouvelle très importante» : les Chinois, qu’il conseille régulièrement, plutôt que de chercher un vaccin ou de nouveaux produits, ont fait du «repositionning», essayant d’anciennes molécules, «connues, anciennes, sans toxicité», dont la chloroquine, qui se révèle efficace à la dose de 500 mgs par jour «avec une amélioration spectaculaire et c’est recommandé pour tous les cas cliniquement positifs d’infection à coronavirus. C’est une excellente nouvelle, c’est probablement l’infection respiratoire la plus facile à traiter de toutes.» Ici la salle rit de plaisir, de soulagement, et je me souviens avoir partagé ces sentiments, brièvement, mais pleinement. Parce que nous étions le 26 février et que, comme d’autres, je sentais confusément que les réassurances dont nous abreuvait Agnès Buzyn étaient fondées sur du sable, que le virus se moquerait des affichettes dans les aéroports.

Toxicité redoutée

Je ne connais Didier Raoult que de nom, comme chroniqueur au Point. J’ai lu certains de ses articles et j’ai pu être à la fois bercé par sa faconde, séduit par certaines positions iconoclastes, mais aussi parfois un peu irrité par une posture mandarinale faussement cool. Fin février, j’ai immédiatement reposté la vidéo dans des forums de médecins, sur les murs d’amis inquiets, en expliquant que si les propos du professeur Raoult se confirmaient, nous en serions quittes pour une frayeur que dissiperait bien vite ce «magic bullet», ce «game changer». (Ne me demandez pas pourquoi la recherche thérapeutique utilise ces mots anglais pour mieux vendre ses «blockbusters»).

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Puis entre deux consultations au cabinet, cet après-midi-là, j’ai revisionné la vidéo. «Fin de partie». Comment une nouvelle aussi importante peut-elle m’être arrivée par le biais d’une vidéo Youtube ? Où sont les publications étrangères, l’étude chinoise tant vantée, les dépêches de l’AFP, les premiers articles du New York Times et du Guardian, claironnant que la pandémie crainte n’est en fait qu’un incident technique mineur facilement maîtrisable avec un médicament largement répandu ? C’est à la deuxième vision que je tique. Généraliste, ayant fait des gardes en tant que réanimateur cardiaque il y a bien longtemps, je bloque en réentendant Raoult vanter un médicament «connu, sans problème de toxicité». Si la chloroquine, ou Nivaquine de son nom commercial, est célèbre dans la prévention du paludisme (dû au parasite de la malaria), c’est aussi un médicament à la toxicité redoutée dès que les doses sont dépassées, avec des risques de troubles visuels irréversibles, et des troubles du rythme cardiaque gravissimes pouvant entraîner la mort.

Malaise

Dire que la chloroquine est «sans problème de toxicité» est donc une erreur.  D’autant que la posologie proposée par «les Chinois», sans à ce stade un embryon de preuve, est cinq fois supérieure à la dose usuelle, 500 mgs au lieu de 100 mgs. Saisi de malaise, je discute avec des amis médecins sur Twitter quand la vidéo y apparaît. Nous ne savons rien, à ce moment-là, du passé de Raoult, ni de son institut marseillais. Ni l’inimitié que nourrirait pour lui une intelligentsia parisienne représentée par Agnès Buzyn et son mari, ni le fait que son institut vient de perdre ses accréditations Inserm et CNRS, ni ses prises de position un mois plus tôt expliquant que le coronavirus ne quitterait jamais la Chine et qu’il était ridicule de s’exciter parce que «le monde est devenu fou, il se passe un truc où il y a trois Chinois qui meurent et ça fait une alerte mondiale». Quelques-uns d’entre nous, praticiens de terrain, rappelons la toxicité de la chloroquine, à manier avec précaution, et c’est à peu près tout. C’est déjà trop.

Le lendemain, Didier Raoult, dans une interview à 20 minutes, balaie ses détracteurs : «Les ragots des uns et des autres, je m’en fous… Quand on a montré qu’un médicament marchait sur une centaine de personnes alors que tout le monde est en train de faire une crise de nerfs, et qu’il y a des andouilles qui disent qu’on n’est pas sûr que ça marche, ça ne m’intéresse pas ! Ça serait honnêtement une faute médicale que de ne pas donner de la chloroquine au coronavirus chinois.» Et il enfonce le clou : «Les gens qui vivaient en Afrique comme moi prenaient tous les jours de la chloroquine. Tous les gens qui allaient dans ces pays chauds prenaient ça pendant tout leur séjour, et tous les jours pendant les deux mois après leur retour. Il y a des milliards de gens qui ont pris ce médicament. Et il ne coûte rien : dix centimes le comprimé. C’est un médicament qui est extrêmement sûr et qui est le moins cher qu’on puisse imaginer. C’est donc une super bonne nouvelle ! Tous les gens qui ont connaissance de ces bienfaits devraient se jeter dessus.»

Mises en garde

Se jeter dessus. On n’est plus dans l’erreur, là, mais dans une faute médicale lourde. Aucune personne connaissant la thérapeutique n’utiliserait des mots pareils avec une telle légèreté. Cardiologues, réanimateurs, urgentistes, généralistes, médecins de santé publique, nous sommes effarés. Nos premières mises en garde sont véhémentes et argumentées, réaffirmant la toxicité de la chloroquine sur le plan cardiaque, la plupart d’entre nous insiste surtout sur le risque majeur insensé à nos yeux que prend Didier Raoult. Parce qu’elle est familière, prescrite pour les longs séjours en Afrique dans des conditionnements de cent comprimés, la chloroquine traîne dans beaucoup d’armoires à pharmacie. Enoncer comme une évidence qu’il faut «se jeter dessus», c’est, dans ce contexte pandémique angoissant, inciter à l’automédication sauvage, et mettre des gens en danger. Incohérente, dangereuse, cette annonce nous émeut. Incrédules, nous n’imaginons pas un instant ce que Didier Raoult va déclencher, et que le cauchemar a déjà commencé.

 


Christian Lehmann médecin et écrivain

 

 

Source du post: Liberation.fr

Pascal Guy
Pascal Guy
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