Les maladies infectieuses ne disparaissent-elles vraiment jamais ?

Share on email
Share on facebook
Share on twitter
Share on linkedin
Les maladies infectieuses ne disparaissent-elles vraiment jamais ?

Alors queles scientifiques et les autorités tentent d’enrayer l’épidémie de coronavirus, une question demeure: est-il possible d’éradiquer totalement une maladie comme le Covid-19? Pour l’heure, seules la variole et la peste bovine ont pu disparaître grâce àdes campagnes de vaccination, tant les conditions à réunir sont nombreuses.

Pourra-t-on venir à bout du Covid-19? Alors quecertains professionnels de santé tentent derelativiser « l’alarmisme » ambiant autour d’une possible« seconde vague », une interrogation subsiste: parviendra-t-on à stopper l’épidémie et àéradiquer le nouveau coronavirus?« Dans notre situation actuelle, il est très peu probable que nous puissions (…) éliminer ce virus »,jugeait le 10 juillet à Genève le directeur exécutif de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Michael Ryan, lors d’une conférence de presse*.Il y a des environnements très particuliers où cela peut se produire, des Etats insulaires et d’autres endroits, mais même ceux-ci risquent des réimportations [du virus] », analysaitle médecin épidémiologiste.

Nous avons vu des pays, qui avaient réussi à atteindre zéro [cas] ou presque zéro, réimporter le virus de l’extérieur. Donc il y a toujours un risque.Michael Ryan, directeur exécutif de l’OMSConférence de presse de l’OMS à Genève, le 10 juillet 2020

Jean-Claude Manuguerra semble partager cet avis. Pour le directeur de la Cellule d’intervention biologique d’urgenceà l’Institut Pasteur, interrogé sur RMC le 21 juillet, « on n’arrivera pas à complètement éliminer le virus », sauf si une campagne de vaccination particulièrement efficace est entreprise. Alors au-delà même du Covid-19, est-il tout simplement possible de faire disparaître définitivement une maladie infectieuse? Franceinfo vous donne quelques éléments de réponse.

Il y a d’abord une question de définition. Faire disparaître une maladie infectieuse peut signifier « deux choses »,explique à franceinfo Jean-Claude Manuguerra: soit « l’élimination de la maladie chez l’homme »,avec ou sans restriction géographique, soit« l’éradication du virus sur Terre pour qu’il ne circule plus du tout », y compris chezles espèces animales potentiellement atteintes.

Pour cela, plusieurs conditions doivent être réunies. En premier lieu,« il faut que le virus n’ait plus de réservoir animal ou environnemental, sinon des réintroductions pourront se passer à tout moment.Il est par exemple illusoire de supprimer tous les oiseaux pour faire disparaître la grippe », dit cet expert. « On peut donc éliminer la maladie chez l’homme, mais ne pas l’éradiquer surla planètepour autant. »

Autre condition nécessaire: « Il faut que le virus soit stable génétiquement. Si un virus mute tout le temps, on n’arrivera pas à avoir une immunité pour toute la population. (…) Moins il y a de variantes du virus, mieux on peut lutter contre lui », indique le chercheur. Ce dernierrappelle que, chaque année, le vaccin contre la grippe saisonnière est mis à jour selon la nature des souchesvirales en circulation.

Lutter contreune maladie infectieuse nécessite aussi une capacité d’identification et de traçage des infections.Selon l’OMS*, seules 5 à 10% des 1,7 milliard de personnesinfectées par le bacille de Koch (la bactérie responsable de la tuberculose) sont amenées à développer la maladie, rendantson éradicationa priori impossibleen l’état actuel des connaissances. Etc’est justement là que setrouve un point crucial pour lutter contre un virus. Pour l’éliminer,« il faut un vaccin très efficace », « peu cher et facile à administrer àpratiquement la totalité de la population mondiale »,ouaux animaux concernés, avance le virologue.

Faut-il encore avoir les moyens de le faire, souligne Jean-Claude Manuguerra.« On a éliminé la rage du territoire français en vaccinant les animaux domestiques et aussi les renards, l’homme étant un cul-de-sac [il n’y a pas de transmission interhumaine du virus].Mais dans le reste du monde, la ragecause59 000 décès par an [principalement en Asie et en Afrique]. » Enfinir avec ce virus s’avère difficilement faisable, analyse Anne-Marie Moulin, directrice de recherche émérite au CNRS.« Eradiquer la rage voudrait dire qu’on contrôle toutes les filières, y compris les animaux moins connus », précise, circonspecte, la philosophe et médecin.

Alors avec autant de conditions à réunir, a-t-on déjà éradiqué des maladies infectieuses? Oui, mais dans seulement deux cas: la variole et la peste bovine. Resteque le virus responsable de la variole existe « au moins dans deux laboratoires », indique Anne-Marie Moulin, plus précisément lesCentres pour le contrôle et la prévention des maladies d’Atlanta (Etats-Unis) et au Centre national de recherche de virologie et de biotechnologie de Novossibirsk (Russie), ainsi que le rapporte Le Figaro. « Une des questions est de savoir s’il ne faudrait pas détruire définitivement le virus en laboratoire, même sion connaît sa séquence complète et qu’il reste d’autres virus de la même famille dans la nature »,nuance la directrice de recherche.

Véritable fléau qui aurait emporté 300 millions de personnes rien qu’au XXe siècle,rappellela BBC*, la variole (aussi appelée « petite vérole ») a été déclarée comme éradiquée par l’OMSen 1980* après une importante campagne de vaccination et de surveillance des cas (pour un coût de300 millions de dollars*), lancéetreize ans plus tôt.

Pour sa part, la peste bovine concernait uniquement, comme son nom l’indique, les bovins, etentraînait d’importantes conséquences économiques pour les régions touchées, notamment en Afrique subsaharienne. Elle a été déclarée éradiquée en 2011*, là aussi après une campagne de vaccination.

Si aucune autre maladie infectieuse n’a officiellement disparu, plusieurs paraissent proches de l’extinction. L’Equipe spéciale internationale pour l’éradication des maladies (ITFDE), abritée par le centrede l’ancien président américain Jimmy Carter, recensait en 2008* (PDF) sept maladies infectieuses à cibler en priorité: la rougeole, les oreillons, la rubéole, lapoliomyélite (ou polio), la dracunculose, la filariose lymphatique ainsi que le tæniasis.

Mais en 2020, ces maladies infectieusescirculent toujours. Des programmes internationaux ont pris du retard, comme pour le virus de la polio, dont deux types sur trois ont été éradiqués à l’heure actuelle.L’OMS craint même l’apparition de 200000 nouveaux cas par an dans les dix ans à venir si son élimination échouait. Quant à la dracunculose, la revue scientifiqueThe Lancet* rapporte que sa date d’éradication planifiée a étérepoussée à plusieurs reprises,faute d’avoir pu être tenue.

Pour expliquerde telles difficultés, Jean-Claude Manuguerra pointe « des poches de résistance, notamment dans les pays développés, dues à un manque de culture scientifique et à la propagation de fausses nouvelles contre l’utilisation des vaccins, outre desoppositions d’ordre religieux. »En 2019, face aux mouvements anti-vaccins, le Parlement fédéral allemand avait d’ailleurs rendu obligatoire la vaccination des enfants contre la rougeole.

Se posent aussi les questions de « l’état [inégal] des systèmes de santé des pays » et de la « stabilité politique ». « Ces éradications massives, qui demandent beaucoup d’argent et de bonne volonté, nécessitent la paix », souligne Anne-Marie Moulin,qui rappelle que, dans les années 1960, le succès de l’éradication de la variole en Afghanistan par des équipes américaines aurait pu être tout autredans lecontexte de la guerre civile qui a suivi.

Faut-il donc se résigner? Pour l’historien Patrice Bourdelais, de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), auteur d’une tribune dans Le Monde sur le caractère « irréaliste » de ces éradications, « il y avait dans les années 1970 unesorte de confiance aveugle dans les progrès de la science et de la médecine. On imaginait éradiquer toutes les maladies infectieuses une à une. »

Même si on éradique les maladies qui existent, il y a toujours des maladies qui réapparaissent. C’est apparu clairement au fur et à mesure que des maladies émergentes ou réémergentes ont circulé, comme le sida, Ebola, le Mers ou le Sras.Patrice Bourdelaisà franceinfo

Qu’en est-il du Covid-19? Pour l’instant, il n’existe que des projets de vaccins encore inaboutis, dont deux qui semblent présenter des résultats concluants. Impossible, donc, d’éradiquer totalement le virus même s’il est possible de juguler l’épidémie. D’autant que, comme le rappelle Jean-Claude Manuguerra, la crise du Sars-CoV-2 a eu un point de départ « zoonotique » (avec une transmission de l’animal à l’homme) et non humain. Son origine exacte reste encore peu claire. « De toute façon, on n’éradiquera pas [tous] les coronavirus. Il en existe probablement des milliers », ajoute le chercheur.

C’est notamment ce qui a poussé 18 spécialistes de la santé canadiens à écrire une lettre ouverte au Premier ministre, Justin Trudeau, affirmant que « prévenirou contenir chaque cas de Covid-19 n’est tout simplement plus viable à cette étape de la pandémie »et comporte des coûts sociaux. Selon le site de données britannique Our World in Data*, le 28 juillet, le Canada recensait 699 nouveaux cas de Covid-19.« Nous devons accepter le fait que le Covid-19 fera partie de notre quotidien pendant quelque tempset trouver des façons de composer avec cette situation », écrivent les spécialistes.

Pour Jean-Claude Manuguerra, il serait effectivement « trop compliqué (…) d’éradiquer le virus par des mesures strictement sanitaires »en l’absence de vaccin.« Il faut vivre avec, mais quand même se protéger », affirmele virologue, qui rappelle que, pour le VIH, là aussi, des « mesures barrières »ont été mises en place lorsque l’épidémie est survenue,comme le port du préservatif. Une observation que complète Patrice Bourdelais: « Plus cette épidémie va durer, plus nos comportements vont changer. (…) Il se peut que les gens prennent conscience que le port du masque n’est pas si gênant et est très efficace, pas seulement contre le Covid-19. »

*Ces liens renvoient vers des pages en anglais.

Source : France Info

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
Inscrivez-vous à notre newsletter

Sign In QUÉBEC 89

Account details will be confirmed via email.

Reset Your Password