les manifestations risquent-elles d’accélérer la propagation du virus ?

Share on email
Share on facebook
Share on twitter
Share on linkedin
les manifestations risquent-elles d'accélérer la propagation du virus ?

Les manifestations se multiplienten France et dans le monde contre le racisme et les violences policières.Faut-il craindre une accélération de la propagation du coronavirusavec ces rassemblements ?Porter un masque et s’espacer suffisamment serait a priori suffisant, les contaminations étant bien plus courantes dans les endroits clos.

Les manifestations risquent-elles d’amplifier la pandémie de coronavirus? A Washington D.C. (Etats-Unis), plusieurs infections ont été recensées le 9juinparmi les membres de la Garde nationale. Cette force armée étaitvenue encadrer lesrassemblements contre le racisme et les violences policières après la mort de l’Afro-Américain George Floyd. Leur porte-parole n’a cependant pas dévoilé leur nombre exact. Ailleurs, dans l’Etat du Nebraska (Etats-Unis), ce sont deux membres de la Garde nationale qui ont été testés positifs.Maisdifficile de savoir si les manifestations, qui agrègent un grand nombre de personnes (100000 à 200000 à Washington D.C. le 6juin,selonPolitico), ontentraînéces infections.

En France, pour faire face à l’épidémie de Covid-19 aujourd’hui en recul, le gouvernement continue de proscrire sur la voie publique les rassemblements, réunions et activitésqui regroupent plus de dix personnes. Et si l’état d’urgence sanitaire ne sera pas prolongé au-delà du 10 juillet, les manifestations, elles, pourraient encore être interdites jusqu’au 10 novembre.

Pas de quoi empêcher pour autant les rassemblements contre le racisme et les violences policières de se tenir.A l’initiative du comité Vérité et Justice pour Adama Traoré,jeune homme noir de 24ans mort en 2016 après son interpellation, une mobilisation nationale est même annoncée pour le samedi 13juin, alors que les manifestations se multiplient dans le pays. Faut-il craindre une propagation du virus? L’équipe du #VraiOuFake de franceinfo a mené l’enquête.

« Les rassemblements, c’est un vrai problème »,reconnaît Yazdan Yazdanpanah. Le chef du service des maladies infectieuses de l’hôpital Bichat, à Paris, voit dansla multiplication des manifestations antiracistes« un facteur de risque important pour la transmission du coronavirus ».Pour rappel, la maladie se transmet par les gouttelettes, ces sécrétions invisibles projetées lors d’une discussion, d’éternuements ou d’une toux, d’autant plus lors d’un contact étroit, comme l’indique le ministère des Solidarités et de la Santé.

C’est un endroit qui peut être très propice à la genèse d’un cluster parce que les gens chantent et crient fort. Ce sont les moments où l’on émet le plus de gouttelettes. Tout cela, alors que la proximité entre chacun est importante.Yazdan Yazdanpanah, médecin infectiologueà franceinfo

Cette proximité, c’est justement ce qui accroît le risque d’infection. « Il suffit que quelqu’un parmi les manifestants soit malade et qu’il soit en contact rapproché avec d’autres personnes, d’autant plus sans masque », pour que l’infection ait lieu. « Des gouttelettes peuvent arriver sur les mains, expose Yazdan Yazdanpanah, et la personne peut se frotter les yeux, se toucher la bouche ». Des réflexes anodins qui font courir le risque d’une infection. « Mais si les gens ont des masques et ne s’amusent pas à se cracher dessus, le risque reste faible », nuance l’épidémiologiste et biostatisticienne Catherine Hill.

Autre danger durant les manifestations: l’utilisation du gaz lacrymogène. « Dans la mesure où ils font tousser, cela augmente le risque de dispersion des postillons », noteAntoine Flahault, épidémiologiste à l’Institut de santé globale de Genève (Suisse). « Ils ne sont donc certainement pas appropriés durant cette période. »Et parce qu’ils entraînentdes irritations, notamment de la gorge, le New York Times note que le risque decontracter des maladies respiratoires est plus élevé dans les joursqui suiventl’exposition aux gaz.Mais, malgré ces risques, les forces de l’ordre continuent de recourir aux gaz lacrymogènes en France, comme en témoignent ces images de la manifestation parisienne du 2juin contre les violences policières.

Aux Etats-Unis, où l’utilisation des gaz lacrymogènes suscite la controverse(en anglais), 1288 professionnels de santé ont d’ailleurs publié une lettre ouverte(PDF en anglais) appelant à les interdire. Ils demandent également qu’aucun manifestant ne soit interpellé et placé en garde à vue ou dans tout autre endroit confiné, un autre facteur de risque pour la transmission du virus.

Face aux risques posés par lesmanifestations, a-t-on une idéeexacte et chiffrée de leur impact? Sur ce point, la communauté des chercheurs est partagée.

Uneétude allemande(PDF en anglais)portée par l’université de Bonns’est penchée sur le cas de Gangelt (Allemagne). Cette commune demoins de 13000habitants acélébrélecarnaval en février, juste avantla mise en place de la distanciation physique. Un évènementpotentiellement « superpropagateur », titre l’équipe allemande. Dans ce qui reste une prépublication (c’est-à-dire un article scientifique n’ayant pas encorereçu le feu vert d’un comité de relecture), les chercheurs constatent que la participation aux festivités a doublé le taux d’infection (le nombre d’infections rapporté au total de la population étudiée), de 9,5% à 21,3%. Les symptômes de la maladie étaient également plus nombreux parmi ceux qui s’étaient rendus au rassemblement.

L’Américain Trevor Bedford a quant à luisouhaité estimer les conséquences sanitaires des manifestations actuelles. Cespécialiste de biologie numériqueau Centre de recherche contre le cancer Fred Hutchinson de Seattle (Etats-Unis) a fait l’hypothèse qu’avec 600000 manifestants par jourdans tout le payset 0,5% d’infectés parmi la population,3000manifestants seraient en moyenne contaminéschaque jour. Ces 3000 en infecteraient 3000 autres de retour chez eux, selon lui,de quoi aboutir à plusieurs dizaines de morts supplémentaires par jour.

Mais ce calcul est à prendre avec des pincettes, prévientsur Twitter Marc Lipsitch, épidémiologiste à l’université de Harvard (Etats-Unis). Car dès qu’un paramètre du calcul est modifié, on obtient des résultats différents.

« On peut toujours faire des multiplications »,relativise également l’épidémiologiste Catherine Hill, « mais aux Etats-Unis, l’épidémie n’en est pas au même stade, elle est en quelque sorte décalée par rapport à la France. »Avec près de 113000 décès dus au Covid-19, les Etats-Unis ne sont pas encore parvenus à faire reculer l’épidémie.De ce fait, difficile selon elle de transposer ce calcul à la France.

Une analysepartagée par le chercheur Antoine Flahault: « Il est très difficile de soutenir un tel chiffre.En France, on n’a pas d’idée chiffrée de l’impact des manifestations et on a très peu de nouvelles infections. Si les manifestationsaccélèrent la transmission du virus, cela se verra dans la veille sanitaire quelques jours plus tard. »

L’épidémiologiste américain Marc Lipsitchs’interroge aussi sur la pertinence d’un tel calcul: « Les casinos sont en intérieur, bondés, et je parie que la plupart desjoueurs n’y portent pas de masques. Combien de transmissions y ont lieu? »

Cette question est d’importance: dans quelle mesure les manifestations, qui ont lieu le plus souvent à l’extérieur, sont-elles plus (ou moins) dangereuses que des rassemblements entre quatre murs? En France, lesréunionsne sont d’ailleurs soumises à aucune limitation dans le cadre privéaprès une décision du Conseil constitutionnel. Une décisionvisant à protéger le« droit au respect de la vie privée »,bien que legouvernement appelle au « civisme ».

Six chercheurs chinois se sont intéressés au problème en étudiant les données de 320 municipalitésau début de l’année 2020.Lerésultat de cette prépublication(en anglais) est sans appel: sur 318 foyers épidémiques, 254concernent un domicile. Si lescauses identifiées se recoupent parfois,108 foyers ont étéreliésaux transports.En ce qui concerne les foyers en extérieur, un seul a pu être recensé. Un seul sur 318.

Les contaminations auraient donc majoritairement lieu en intérieur, ce que défendune prépublication japonaise(en anglais).Après l’examen de 110 casissus de plusieurs clusters, les chercheurs en ont conclu que le risque de transmission du virus dans unlieu clos était 18,7 fois plus important qu’en extérieur.Un résultat qui fait échoà l’apparition de foyers dansdes abattoirs, des établissements scolaires ou mêmeau sein d’infrastructures minières, rappelle l’épidémiologiste Antoine Flahault. « Ce sont des endroits assez peu ventilés, assez peu aérés. »

« Etre en plein air, c’est déjà mieux qu’être dans un endroit confiné. Mais cela ne protège pas du tout, notammentsur les marchés ou sur les terrasses où la distanciation physique n’est pas toujours respectée »,alerte Yazdan Yazdanpanah.

N’importe qui peut devenir un superpropagateur du virus s’il est confiné pendant longtemps dans un endroit. Ce qui compte, c’est l’environnement.Yazdan Yazdanpanahà franceinfo

En clair, cela dépend du port ou non d’un masque, du respect des distances…« Chanter, rire et parler sans masque à la terrasse d’un café », c’est « probablement prendre autant de risques qu’en manifestant au sein d’une foule un peu dense », souligne également Antoine Flahault.

Par ailleurs,certains chercheurs questionnent le regard réprobateur posé sur les manifestations pour des raisons sanitaires. Pour Nathan Grubaugh, épidémiologiste à l’université de Yale (Etats-Unis), « les estimations approximatives des décès dus au Covid-19 causés par des manifestants luttant contre le meurtre de citoyens noirs sont choquantes ». « Nous ne devrions pas blâmer ceux qui se battent pour les libertés civiles », écrit-il sur Twitter.

Alors, pour manifester de manière plus sûre, plusieurs solutions existent. Tout d’abord, mettre un masque. « Porter un masque, c’est un geste altruiste »,martèle l’épidémiologiste Catherine Hill. « Il y a beaucoup de personnes asymptomatiques qui ignorent qu’elles sont contaminantes. C’est pour cela que tout le monde doit porter un masque. »

Autre moyen de prévention: une distanciation d’au moins un mètre entre les participants.Mais Yazdan Yazdanpanah le constate: face aux images de foules denses de manifestants,cette mesure ne semble « pas êtretoujourssuivie » en France. Exemple frappant avec le rassemblement du 9juin sur la place de la République, à Paris.

La distanciation physique n’est pourtant pas impossible à mettre en œuvre: récemment, une manifestation antiraciste à Melbourne (Australie) s’est tenue en distanciation sociale. Et en avril, 2000 manifestants prodémocratie s’étaient rassemblés sur la place Yitzhak-Rabin de Tel-Aviv (Israël) ens’écartant scrupuleusement les uns des autres.

Autre solution : délaisser les slogans et les chants – qui véhiculent de grandes quantités de gouttelettes. « Les pancartes, c’est bien », note Catherine Hill. Et contre les éventuelles gouttelettes tombées sur les mains, Antoine Flahault recommande de « se laver les mains fréquemment »,par exemple avec une solution hydroalcoolique, d’autant plus en rentrant chez soi. Il est également déconseillé d’emprunter les transports publics, potentiellement bondés.

Mais « l’autre point extrêmement important, poursuitYazdan Yazdanpanah, c’est qu’en cas de symptômes, il faut se faire tester. » Le médecin épidémiologiste les rappelle: « Cela peut être une sensation de fièvre, des maux de tête, des courbatures et, éventuellement, des signes respiratoires. »

Source : France Info

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
Inscrivez-vous à notre newsletter

Sign In QUÉBEC 89

Account details will be confirmed via email.

Reset Your Password