Les sociologues au secours de la démocratie

Share on email
Share on facebook
Share on twitter
Share on linkedin
Le malade numérique

Quand ils entendent le mot sociologie, certains sortent, métaphoriquement, leur revolver. Légion de faux scientifiques, disent-ils, nid de contestataires, réservoir à frustrés, songe-creux démolisseurs de l’ordre social. Ou bien agents stipendiés du commerce, complices intellectuels du marché, alliés subventionnés de l’ordre bourgeois : certains milieux conservateurs ne voient dans l’étude des sociétés contemporaines que gaspillage et menace, d’autres une justification oblique du «système». Sociologue s’il en est, Michel Wieviorka livre, à rebours de ces préjugés, un plaidoyer nuancé pour sa discipline et lui donne une tâche simple et urgente : diagnostiquer les maux de la démocratie et proposer des remèdes.

Sociologue engagé ? Oui, mais avec distance. Wieviorka se situe à l’écart de deux écueils : la dévotion envers un pur savoir, indifférent aux questions cruciales soulevées par l’actualité, qui ferait du sociologue un savant Cosinus enfermé dans sa tour d’ivoire universitaire ; ou alors l’embrigadement au service de telle ou telle cause impérieuse, qui transformerait le scientifique en militant, en chercheur qui a déjà tout trouvé, dans une nouvelle variante de cette «trahison des clercs» naguère dénoncée par Julien Benda, qui stigmatisait dans les années 30 ces intellectuels changés en auxiliaires des doctrines autoritaires. Il voit le sociologue comme un analyste indépendant qui travaille au contact étroit des acteurs, pour leur permettre de «produire la société» plutôt que d’en être les rouages passifs. Ni savoir éthéré ni «sport de combat», la sociologie devient connaissance libre et utile à la démocratie. Sans elle, son travail mis au service des pouvoirs n’a plus de sens. En retour, le sociologue vole à son secours pour surmonter les crises qui la frappe.

Sociologue neutre ? Certes non : Wieviorka appuie son travail sur une méthode, l’étude des «mouvements sociaux», tels que les définit son inspirateur Alain Touraine, chef de file d’un courant fécond de la discipline. La société a pour base le sujet, acteur de son propre destin, qui n’est pas l’individu isolé et calculateur de l’école libérale, pas plus que le golem inconscient des écoles déterministes, simple jouet des structures dont seule la mise au jour permettrait de comprendre un jeu social bloqué par les implacables mécanismes de la reproduction. Un individu lié aux autres, certes, porteur de préjugés, influencé par le système social, mais capable de s’en libérer par l’action volontaire et la lutte collective. Sociologue démocrate, donc, Wieviorka passe au feu de la critique la radicalité sociologique en vogue sur la scène universitaire, mère d’un sectarisme militant qui entretient un climat de suspicion, voie de censure, qui contredit les règles mêmes de la recherche libre. Il accueille, avec une certaine faveur, des concepts comme «l’intersectionnalité», qui met en lumière les phénomènes cumulatifs qui frappent certaines minorités comme les femmes «racisées», discriminées comme femmes et comme membres d’une minorité opprimée. Mais remarque-t-il, ces concepts à la mode tendent aussi à diviser la lutte sociale en autant de combats séparés, fondés sur la revendication identitaire, qui empêchent toute unité d’action en excluant la référence à des valeurs communes et universelles. L’antiracisme identitaire devient ainsi un «racialisme» qui adopte, sous couvert de les dénoncer, les mêmes catégories que le racisme.

La sociologie, dit-il, doit affronter les maux du temps, la dérive illibérale, le nationalisme, les «fake news» ou la violence terroriste, non seulement pour en mener la critique, mais aussi pour explorer les voies d’une sortie de crise et d’un retour, non à l’harmonie irénique, mais à des conflits civilisés qui sont le propre des sociétés démocratiques. D’où des développements éclairants, soutenus par les recherches les plus récentes, sur la «déradicalisation» des jihadistes, la prévention de la violence ou les meilleurs moyens de mettre fin aux conflits armés qui déchirent certaines sociétés. A chaque fois, dans un effort de clarté et de nuance, il rappelle de manière pédagogique les apports des différentes écoles, relie les analyses contemporaines aux explorations initiales des grands noms de la sociologie. Au bout du compte, il donne une vaste et limpide synthèse des questions qui agitent l’actualité la plus brûlante, tout entière animée par la volonté de sauver et de réinventer à la fois ce système qui reste notre seule bouée de sauvetage : la société démocratique, fragile et divisée, décevante et parfois hypocrite, mais seule capable de donner à chacun l’espoir de maîtriser son propre destin.


Laurent Joffrin directeur de la publication de Libération

Michel Wieviorka Pour une démocratie de combat Robert Laffont 488 pp., 21 euros.

Source du post: Liberation.fr

Pascal Guy
Pascal Guy
Inscrivez-vous à notre newsletter

Sign In QUÉBEC 89

Account details will be confirmed via email.

Reset Your Password