«Les ZAD sont l’apprentissage des communs»

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«Les ZAD sont l'apprentissage des communs»
La récente capitulation de Center Parcs qui projetait à Roybon (Isère) un centre de loisirs en pleine contradiction avec le tournant écologique à prendre, donne l’occasion de revoir ces territoires de contestation, associant stratégie défensive et déploiement de formes de vie totales. Entretien avec Sylvaine Bulle, sociologue (ENSA – Université de Paris – et CNRS qui a publié « Irréductibles. Enquête sur les milieux de vie de Bure à Notre-Dame-des-Landes (Presses univ. de Grenoble)

De quand datent les premières ZAD en France ? D’où
vient ce régime d’action politique ?
Les Zones à défendre dont
le terme désigne un détournement de l’acronyme institutionnel Zone
d’Aménagement Différé (une procédure publique d’aménagement relative au
droit de préemption) sont
apparues assez récemment en France, en particulier à la suite du mouvement
climat. Mais elles s’inspirent des TAZ (Temporary Autonomous Zones) conceptualisées par l’écrivain Hakim Bey. Les ZAD peuvent être renvoyées également aux zones
libérées, cherchant à s’émanciper des interventions institutionnelles et
libérales, comme en témoignent les luttes éducatives minoritaires appelées
« ZAD à l’école ».
Les
ZAD les plus pérennes et les plus robustes sur le territoire français sont
celle de Notre-Dame-Des-Landes contre la construction d’un aéroport
(Loire-Atlantique) qui a abouti à l’annulation du projet, celle contre le
Center Parcs de Roybon (Isère) qui a permis aussi l’arrêt du projet infrastructurel
de loisirs, celle de Bure contre le projet d’enfouissement des déchets nucléaires.
Il faut encore citer la ZAD de Sivens contre un projet de barrage dans le Tarn,
suspendu suite à la mort du militant Rémi Fraisse en 2013, celle contre la
ligne à Grande vitesse Lyon-Turin, qui ont permis de renouer avec les luttes rurales,
comme celle contre le camp militaire du Larzac dans les années 1970. Aujourd’hui
d’autres sont en gestation dans certains territoires menacés par un écocide,
une urbanisation ou la marchandisation verte. Cela semble être le cas de la ZAD
en gestation au Chemin des Vaîtes à Besançon.
Concrètement une zone à défendre vise, à travers
l’occupation et l’action directe, à bloquer tout ce qui appartient au « productivisme
». Mais ce régime d’action (par l’occupation et la prise de territoires) ne se
limite pas à la pulsion anticapitaliste et à la décroissance comme dans
certaines pensées écologiques. Une zone à
défendre est l’aboutissement conflictuel et complexe, d’un projet qui a pour
finalité l’autonomie politique, déclinée selon différentes sensibilités. L’autonomie
politique elle-même, est née elle-même du refus du modernisme dont elle a été
une émanation. Elle a pour principe de se déprendre de tout modèle autoritaire,
étatique et renvoyant au-delà à l’ordre social, et affirme, en tout cas, dans
la configuration néo-libérale actuelle, des formes d’organisation pouvant « destituer »
les formes de gouvernement étatique et économique.

Actualités - «Les ZAD sont l'apprentissage des communs»ZAD de Sivens (Tarn) Comment expliquer ce projet d’autonomie politique
aujourd’hui dans nos démocraties ?
L’époque est propice à différentes
sortes de contestation du capitalocène selon l’expression du Suédois Andreas
Malm, mais également de l’autoritarisme étatique en France comme sur le reste
de la planète. Mais les cadres existants, comme ceux de la démocratie
participative ou délibérative ne sont pas forcément adaptés à des dénonciations,
articulant davantage les différents domaines où s’exercent différentes formes
de domination (de l’extractionnisme, à l’écocide à l’autoritarisme étatique ou
au néo-libéralisme).
Alors que
des actions éparses avaient lieu jusque dans les années 2010 (de l’altermondialisme,
aux mouvements pour la justice environnementale, au soutien des « sans
papiers »), les occupations comme celle de NDDL, mais aussi les actions
directes décuplées lors de la mobilisation contre la loi « travail »
(2016) ont mis un coup de projecteur sur un type d’opposition plus directe, que
l’on a souvent minorée ou confondue avec les mouvements « sociaux ».
Les occupations comme celle de NDDL et d’autres
mouvements liés à l’autonomie (et sa cohorte de sensibilités) sont plus
visibles que d’autres, car ils remettent en cause radicalement les
organisations politiques traditionnelles
comme le syndicalisme ou la démocratie représentative. En outre, ils se définissent par la primauté accordée
à l’action et l’auto-organisation, sans se fondre dans des alliances ou des
négociations. L’autonomie, surtout lorsqu’elle se traduit par la création de bases
de vie, de « prises » territoriales, interpelle davantage par son effet
spectaculaire et parce qu’elle démontre qu’une auto-organisation est possible.
Elle démontre, en outre, dans le cas de NDDL ou Roybon, que les formes
étatiques de gouvernement et les institutions d’État ne sont pas invincibles,
lorsqu’il s’agit de s’opposer, par les moyens de l’occupation, à des modes
d’intervention autoritaires, écocidaires et inégalitaires.L’autonomie
comme mode d’action est sans doute le « modèle » actuel qui soutient
le plus fortement que les capacités
des sociétés ou des communautés peuvent redéfinir leurs normes d’existence, et
se reconcevoir elles-mêmes (voire se ré-instituer). Ce qui explique l’intérêt
actuel à leur égard, dans la mesure où la crise des régimes démocratiques se
conjugue à la crise climatique, aux menaces qui pèsent sur l’usage du monde Mais une ZAD
n’est pas un amortisseur des crises, mais une bifurcation, voire un exode du
système actuel, y compris à une échelle microscalaire. Au-delà, elle suppose de se mettre distance de l’État et de
ses institutions. En ce
sens, le projet autonome (présent dans ces zones autogouvernées) peut être considéré
comme un contre-pouvoir, qui consiste à auto-organiser des bases de vie, et consolider
des foyers d’expérimentation ou des « fronts » qui peuvent
s’articuler entre eux.
Plus conceptuellement l’autonomie, en tout cas
« la nouvelle » autonomie du XXIème siècle, affirme trois
piliers : 1) la non-domination renvoyant à l’affirmation de la liberté de
l’égalité, notamment au regard des institutions de pouvoir et de toute formes
de « gouvernement » des vies) ; 2) l’émancipation individuelle
et collective comme projet incarné par l’association et les activités sociales interindividuelles
et communes ; 3) et, enfin, l’autogouvernement pouvant renvoyer à
l’auto-institution de la société devant aboutir à instituer des règles sociales
définies par tous et incarnant l’idéal d’émancipation. L’autogestion rend
possible une autosuffisance économique mais aussi démocratique et ce principe
correspond là encore à un espace nécessaire en tant de crise. Ces repères peuvent être à l’œuvre dans
des expérimentations foncières, agricoles mais quelquefois urbaines (comme Les
Lentillères à Dijon), dans des territoires qui avaient été laissés de côté par
la critique sociale et les « mouvements sociaux ». L’’autonomie les
met en lumière, mais sans autre certitude et volonté que d’affirmer la place de
l’action dans le présent.Ce qui distingue, une zone d’autonomie
politique d’autres formes politique réside bien dans le rôle joué par les prises de territoires et les
« fronts » qui consistent à libérer réellement et non symboliquement
ou de façon rhétorique, des milieux de toute emprise marchande ou technique.D’où, la profondeur des expériences qui permet de
toucher au statut suprême de la propriété, ou même de faire reculer un État. Enfin,
le changement d’optique et la nouveauté, par rapport aux formes
« anciennes » de critique, tient au fait que des micro-zones ne
visent pas le macroscopique ou une organisation générale de la société, contrairement
à certaines expériences révolutionnaires et contrairement à l’autonomie
historique, comme celle définie par Cornélius Castoriadis.

Actualités - «Les ZAD sont l'apprentissage des communs»Assemblée à Roybon (Isère) où Center Parcs a renoncé à son projet (début juillet 2020)
Vous écrivez que les ZAD sont à la fois une
stratégie défensive et une élaboration de nouvelles formes de vie. Quelles
formes prend cette installation des contestataires sur les sites à défendre
?
Les ZAD déclinent différentes dynamiques
de contre-pouvoir et de résistance, mais elles préfigurent, d’un autre côté, de
nouveaux rapports sociaux porteurs d’un projet émancipateur.Ainsi la résistance aux
grands projets est souvent la dimension inaugurale d’une ZAD. Elle fait exister une problématique
d’autodéfense et de protection de ce qui est gagné (occuper des fermes
expropriées ou non, un bocage ou un bois menacé par un grand projet), plus ou
moins avec le concours de riverains. Concrètement, cette
autodéfense et le retrait dans des espaces physiques emblématiques ou menacés, ne
passent pas la prise de possession des lieux, une logistique de résistance ou
d’autodéfense, une organisation rapide des ressources pour l’alimentation, la construction, la protection des points
sensibles. Mais la résistance ne se
comprend pas sans l’autre dimension qui est celle de l’apprentissage du commun,
de rapports sociaux émancipateurs ou émancipés d’un mode de gouvernement
externe ou d’un pouvoir externe. L’agriculture, le soin accordé à
l’environnement, l’habiter, les sphères de l’échange permettent de produire ce
type d’autogestion, l’agir étant primordial et donnant une légitimité aux
habitants, occupants, sans qu’il ne soit nécessaire de convoquer une instance
supérieure et politique. Toutes les formes politiques peuvent cohabiter, dès lors
qu’elles affirment le refus d’une dépendance à l’extérieur, la défense du
territoire de lutte et la participation minimale aux tâches collectives. Une zone
d’autonomie ne signifie donc pas qu’il n’existe pas d’institutions (une réunion est une institution), mais
celles qui détruisent les principes, de non-domination et d’égalité posent
problème (institutions de police, de la justice, école, banque) et doivent être
redéfinies. D’autre part, une zone à défendre ou
rendue ingouvernable peut comporter des approches très diverses, notamment dans
les usages des sols et les modes de vie. Mais ce qui relie les participants – c’était
le cas à NDDL -, c’est l’affirmation de la prévalence de l’usage collectif des
biens sur la propriété privée exclusive. L’importance accordée à la valeur d’usage, le refus
de la propriété marchande et la limitation de la valeur d’échange, ouvrent sur
des formes de vie et des liens coopératifs infinis et une inventivité en savoirs
faires (chantiers collectifs, récoltes, recyclage, construction d’équipements).
Tout cela va de pair avec la non- monétarisation et aussi la non-mécanisation,
et avec ce qui relève du refus du productivisme. On peut citer le soin accordé
au bétail (non entravé), le respect rythme de la terre, la réciprocité de
l’entraide, la fixation de « règles » pour la production eprix libres, non
marchands, et les boulangeries comme lieu de redistribution de nourrituresEnfin, un principe unit les habitants/occupants d’une ZAD
avec les riverains en lutte : il s’agit de la solidarité devant « les adversaires » : État, administrations, institutions policières, judiciaires. Bien sûr, il
n’existe pas de relations univoques avec les riverains, mais des alliances de
circonstance ou plus ou moins robustes, comme en témoigne l’évolution de la ZAD
de NDDL, intégrant du début à la fin des agriculteurs historiques et des
comités de riverains, dissous dès l’annonce de l’annulation du projet
d’aéroport. Comment se fait l’alliance entre ces modes
d’occupation contestataire hors du système marchand et l’écologie politique
?

L’écologie politique est le stade
avancé d’une puissance critique, qui se déploie dans l’articulation des enjeux politiques,
financiers, environnementaux, en prenant en compte la question sociale et la
contiguïté entre monde social et monde naturel. Le concept de l’habitation est central dans ces articulations car à travers
lui sont posés le rapport d’existence social et d’attachement à un territoire,
et au-delà à un mode d’habiter le monde.

Actualités - «Les ZAD sont l'apprentissage des communs»Cigéo, la zone d’enfouissement des déchets à Bures (Meuse)
Concrètement à Bure et NDLL, c’est
bien l’écocide possible en raison du projet d’aéroport qui a permis qu’une
discussion globale autour de, question de la propriété, de critique des normes
agricoles a pu avoir lieu. Il n’y a pas de séparation entre milieu naturel et
projet politique. La prise de lieux permet de souligner le refus d’une société
industrielle et d’un milieu physique devenant productif. Mais l’écologie
politique se décline de différentes manières, entre des occupants partisans de
l’écologie profonde faisant de leur rapport symbiotique à la nature une
priorité absolue, aux agriculteurs critiques des normes industrielles mais
s’inscrivant dans un système agricole qu’il souhaite infléchir, aux autonomes
libertaires, voyant à travers l’installation locale, une façon de formuler un
projet d’émancipation total. En outre, il n’y a pas de séparation
entre autonomie et écologie. Les expériences autonomes ont d’ailleurs souvent
pour base des villages ou en tout cas des territoires non métropolitains. Et
très conjoncturellement, les ramifications de réseaux, les tissus de
solidarité, la non-dépendance au salariat et les modes de vie frugaux font
qu’il n’y a pas de rupture ou de paralysie comme dans le cas des métropoles,
qui sont dénoncées comme des lieux anti-écologiques.

Mais le trait d’union entre
l’écologisme et les artisans de l’autonomie peut se briser rapidement. Car dans sa forme la plus pure, l’autonomie rejette tout
gouvernement y compris par l’écologie, la décroissance et préfère le
« débranchement » du système marchand. A l’opposé, ceux qui défendent l’expérience du
« terrestre » ou d’un « atterrissage » inscrit dans le
capitalisme, il y a un risque de voir apparaitre des alliances visant à obtenir
espace écologiquement gouvernable, voire en un nouveau régime de
gouvernementalité, sans « politique » c’est-à-dire sans
redistribution des places.

Notre-Dame-des-Landes : quels enseignements
tirez-vous de ce combat ?

Cette zone autogouvernée montre
qu’il est possible de construire des milieux vivants : autosuffisants dans
leur grande partie, où les habitants ne souhaitent pas être placés sous un
régime de gouvernementalité par l’État, et font valoir des formes d’organisation
souples et tournées vers le commun.

Elle montre que les collectifs qui y résident,
sensibles aux dominations de genre et de race, n’hésitent pas à lier écologie,
reconquête des environnements et question sociale. Les collectifs sont aptes à
prendre en compte la vulnérabilité de certains-et certaines, comme en témoigne
les bases de vie autour du soin, du genre, les groupes médicaux qui est une
vraie riposte aux modèles portés par les institutions d’État.La seconde
partie de l’histoire de NDDL peut donner lieu à débat : dans le maintien
de certains au détriment d’autres, dans les
choix réalistes et stratégiques qui ont été faits, comme celui de négocier avec
les institutions. Mais cela permet de rendre tangibles des enjeux, comme le
ralentissement de l’usage de la terre, l’attention au vivant. Si cette stabilisation s’est effectuée au
détriment d’autres désirs plus indomptables, les résultats sont dans l’ensemble incommensurables.

Et Bure ?Dans le cas de Bure, l’emprise de
l’État est plus forte en raison de la présence du site potentiel pour l’enfouissement
des déchets nucléaires, de la sécurisation militaire et policière à laquelle il
donne lieu. Si le militantisme écologique et anti-nucléaire est ancien dans le
Grand-Est, la greffe avec les occupants prenant possession des lieux ou menant
des actions contre CIGEO/ANDRA, et les agriculteurs est fragile. Le clivage demeure
important entre ceux qui veulent inscrire une lutte dans la légalité et ceux
qui s’en affranchissent. Alors
que la mobilisation était importante jusqu’en 2016, la répression du mouvement, les perquisitions de lieux
de vie, la sur-présence militaire, le contrôle incessants de toutes les
populations et les nombreuses condamnations de militants ont essoufflé la lutte.
Mais les interdictions de territoires et condamnations montrent que l’État prend
très au sérieux la résistance et que celle-ci bouscule l’ordre et le projet industriel.
Et les occupations éphémères, les actions collectives comme
celles de la destruction du mur que l’Andra avait érigé demeurent marquantes. Malgré les annonces de
démarrage de chantiers de stockage, il ne fait pas de doute que la lutte contre un grand projet imposé n’est pas
mort. Au-delà de Bure et NDDL, ces résistances et ces embryons de
« communes » sont destinées à prendre de l’importance.

Actualités - «Les ZAD sont l'apprentissage des communs» (1) Sylvaine Bulle, Irréductibles. Enquête sur des milieux de vie de Bure à N.-D.-des-Landes, Grenoble, UGA Editions, coll. « Écotopiques », 2020, 350 p.

Actualités - «Les ZAD sont l'apprentissage des communs»

Source du post: liberation.fr

Maria Rodriguez
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