Lundi poésie : aujourd’hui, «le pronom fait la prise de son»

Share on email
Share on facebook
Share on twitter
Share on linkedin
Coronavirus: les reports de paiement atteignent déjà un milliard d'euros

Drôle de titre. Le dernier livre de Yann Miralles (né en 1981, vit dans le Gard, enseigne à Avignon) s’appelle Hui. Oui : «hui», comme le mot qui désignait jadis le jour où l’on se trouve et dont on trouve une persistance dans notre «aujourd’hui» qui a fini par le remplacer («il est malheureux qu’on ait changé ce mot [« hui »] pour un équivalent si lourd», déplore le Littré). Toute la poésie de Miralles est là : sa littérature est absolument actuelle ; elle est d’aujourd’hui. Mais elle ne s’effraie pas à utiliser des formes du passé.

Hui se découpe en trois parties : la première est le récit d’une rencontre sur fond de musique électro, la seconde est une ode au Rhône, la dernière, un chant d’amour familial. Qu’elle épouse le rythme de Daft punk ou qu’elle suive un découpage en fichiers comme si on naviguait dans les fenêtres d’un ordinateur, la langue de Miralles puise dans les codes d’un lyrisme classique, usant d’un vocabulaire soutenu, de l’esperluette, même, ou de formes comme l’adresse «ô» (dans la première partie, cette apparition saisissante sur la piste de danse : «ô toi sou­dain brune dans le robotique»). Le poème sur le Rhône, quant à lui, se place dans la continuité de Frédéric Mistral, l’écrivain occitan qui a chanté le même fleuve. «On fifre comme on peut / son poème. & cela / dans une langue d’or et de braises / factices.»

Voici le début de la troisième partie d’Hui, inspirée notamment, nous indique Miralles, par des passages de la Bible, des Cendres de Gramsci de Pasolini et du Je et Tu de Martin Buber.


maintenant que le cri s’est fait entendre/retentit
derrière le rideau, dans le soudain le passé simple ou il était une
fois – mais retentit encore toujours dans le présent de nos
oreilles – il traverse le rideau (les idées les rêves les mots vieux)
et, passant par-dessus, comme le déchire. il va vers & jusqu’à nous
     aujourd’hui. c’est quand
     voix & visage coïncident.

maintenant qu’on est là, dans comme le réel maximal,
démunis, deux mains devant deux mains derrière – manière de
rire & dire qu’on est bien là et qu’on est nus (la salle est
neutre, tendue de bleu, l’éclairage irréfragable, on s’affaire en
face en sourdine dirait-on, la douleur s’estompe mais tu dis ça
tire encore, on attend un peu, puis je sens que ça déchire, qu’on
m’enlève quoi comme un poids – c’est l’événement
l’aventure qui commence voilà) –
   le là / le on sont comme un souffle, un tremblement :

     le murmure d’une brise légère.

c’est ce bêlement bref, toute fragilité & phatique pur
(fichier 1) – le tressaillement qu’il provoque – qui provoque
aussi le soudain et subtil déplacement du pronom tu :

comme un mouvement d’appareil, photographique ou
volant, la focale se porte imperceptiblement sur un point proche,
très léger panotage, ou la machine vrombit son voyage altier,
on pense aller droit l’aile et le ciel ne bougent pas il semble,
mais un rayon traverse alors la cabine la balaye lentement, et
par le hublot c’est un filet inaperçu, c’est presque rien, quelques
nuages – du bleu autrement,

     tout à coup tu et tu
plus que s’additionnent : se multiplient ou n’en font qu’un.
le pronom fait la prise de son & briller tout ce qu’il touche /
prend alors toute la place :

     tu es bien là.

Yann Miralles, Hui, éditions Unes, 64 pages, 16 euros.


Guillaume Lecaplain

Source du post: liberation.fr

Marino Stozza
Marino Stozza
Inscrivez-vous à notre newsletter

Sign In QUÉBEC 89

Account details will be confirmed via email.

Reset Your Password