Municipales 2020 à Paris: Retour sur une campagne digne de «Baron Noir»

Share on email
Share on facebook
Share on twitter
Share on linkedin
La doctorante Émilie Boutet répond à des questions fréquentes sur le coronavirus
Anne Hidalgo et Benjamin Griveaux, en 2017 — Jacques Witt / Sipa/SIPA

  • Trois candidates sont encore en liceAnne Hidalgo (PS), Rachida Dati (LR) et Agnès Buzyn (LREM) pour le second tour des municipales à Paris, ce dimanche.
  • Avant de se retrouver face aux urnes, dimanche, elles s’affrontent pour un dernier débat mercredi sur BFM.
  • Pandémie, insultes, diffusionde vidéos intimes… Retour sur cette campagne «inédite», «violente», «mémorable», «scandaleuse», «rock’n’oll».

«On va avoir une rentrée très chargée». Pacôme Rupin est fier dans sa permanence du 12earrondissement, louée en coloc’ avec la députée Lætitia Avia. La bibliothèque style Billy d’Ikea est remplie de ces jolis livres qu’on ouvre rarement. Il fait beau ce 17juillet 2019 et l’approche du creux de l’été est propice aux cafés «informels». La machine En Marche s’allume. Le moteur gronde.
Paris, dans le viseur, semble atteignable. Le lendemain Benjamin Griveaux – candidat officiel du parti depuis quelques jours – officie pour la première fois au Théâtre Libre dans le 10earrondissement. Une entrée en scène attendue.

Son directeur de campagne, Pacôme Rupin décortique le plan de bataille. Mais un article du Point est tombé il y a quelques minutes.
Benjamin Griveaux aurait sorti la grosse Bertha pour tirer, un par un, sur ses anciens rivaux à l’investiture de La République en marche dans la course à l’Hôtel de ville. La gêne s’impose dans la pièce.

Plus unchemin de croix que du point de croix

«Il y a un abruti chaque jour qui dit qu’il veut être maire de Paris», «Renson c’est un fils de pute, on le sait depuis le premier jour. Mounir… bon… no comment», «Qui tient Bournazel par les couilles depuis le début, si ce n’est moi?» Face à l’énumération des propos, Pacôme Rupin balaye le sujet en direct:«Ce sont des conversations privées». La fuite fait mauvais genre mais pas de quoi faire trembler l’équipe en ordre serrée. Le lendemain, Benjamin Griveaux débarque survoltée depuis la fosse du théâtre, manches de chemise retroussées. «Je ne sais pas faire de la politique sans mettre mes tripes sur la table»,
prévient-il dans une salle surchauffée et à la climatisation en PLS.

Aucune de ses victimes n’est dans les rangs. Autre martyr:Vesoul.Les municipales à Paris, «c’est pas la cantonale de Vesoul!Vous croyez quoi, qu’on tricote?», lit-on aussi dans les «fuites». En l’occurrence, sa campagne sera plus proche du chemin de croix que du point de croix. Quand en septembre2019, l’ancien maire de la ville,
Jacques Chirac, décède en plein bouillonnement municipal, beaucoup se souviennent, dans les couloirs de la mairie, de cette phrase:«Lesemmerdes, ça vole toujours en escadrille».

«Même Baron Noir, n’auraitpas imaginé un tel scénario»

La phrase est lâchée en début d’interview. «Cette campagne aura été particulière. Même les meilleures séries, comme Baron Noir, n’auraient pas imaginé un tel scénario:quatre semaines avant le vote, on change le candidat du parti présidentielet, à présent,
le coronavirus», glisse
Anne Hidalgo dans son vaste bureau dont l’une des fenêtres donne sur la carcasse de Notre-Dame. Le premier tour est dans quatre jours.
L’épidémie de covid-19 qui se propage est dans toutes les têtes. Mais politiquement, la maire socialiste semble sereine. Elle s’est déclarée début janvier2020, selon un plan calibré et chirurgical, à la virgule prêt.
Une campagne éclaire façon «Blitzkrieg».

«Anne Hidalgo doit être la dernière la dernière personne à rentrer dans l’arène», rabâche son entourage qui s’active en coulisse depuis plusieurs mois pour dérouler le tapis rouge. Comment s’annoncera-t-elle?«Une procession dans les rues semble peu probable, mais j’espère qu’on pourra vous surprendre dans cette campagne», ironise son premier adjoint et directeur de campagne, Emmanuel Grégoire, dans un local de campagne, ambiance «forêt urbaine». Selon lui, «tout est prêt. A l’instant où elle voudra
appuyer sur le bouton, elle pourra». Trois jours plus tard, la maire sortante annonce sa candidature dans Le Parisien. Efficace mais sans surprise.Que la fête commence?

«J’en ai vu des choses dans ma vie. Et notamment des gens avoir peur»

Paris fait saliver. Depuis des mois, les postulants affluent et la hype du candidat affranchi des partis politiques s’empare de la capitale. Dans son marché du jardin des Tuileries,
Marcel Campion est en roue libre. A quelques jours de Noël, il est attablé avec Alain Madelin et
balance «l’écologie, c’est de la merde» avant d’aller saluer le père Noël et une personne de petite taille déguisée en lutin. «Etre armé, c’est avoir un permis de tuer. J’en ai vu des choses dans ma vie. Et notamment des gens avoir peur. Et je peux vous dire que s’ils sont armés, ils la sortent, et s’ils ont encore plus peur, ils tirent», répond-il à une question sur une éventuelle future police municipale dans la capitale. Le périphérique est, lui, menacé par
Gaspard Gantzer (Mouvement Parisiennes, Parisiens, puis LREM) qui compte bien faire vivre au boulevard ses dernières heures.

Marcel Campion, dans les allées du marché de Noël du jardin des Tuileries – NICOLAS MESSYASZ / Sipa pour 20 Minutes

Chez les marcheurs, c’est le «téléphone pleure». Refusant de se rallier à Benjamin Griveaux, Cédric Villani organise la dissidence et la résistance depuis son QG sur l’île de la Cité jusqu’à se faire sortir du parti présidentiel. «J’ai eu besoin de cette liberté de penser en tant que scientifique notamment pour aller contre l’avis de maîtres, de ceux qui m’ont précédé. La liberté a infusé toute ma carrière»,
philosophe-t-il à la terrasse d’un café le lendemain. A la sortie d’un débat sur l’avenir du vélo à Paris, Benjamin Griveaux se plaintdans les couloirs:«Cédric Villani ne m’appelle pas.»

Cédric Villani, candidat à Paris.
Cédric Villani, candidat à Paris. – Isabelle Harsin/SIPA pour 20 MInutes

Parti tôt en campagne, David Belliard (EELV) veut «empêcher l’alliance rétrograde, conservatrice et réactionnaire Dati-Griveaux d’arriver au pouvoir». Quant à Serge Federbusch, le candidat soutenu par le Rassemblement national, il s’oppose au duel annoncé Hidalgo-Griveaux et veut
«leur mettre le nez dans leur caca». Ambiance. Plus poétique, Danielle Simonnet souhaitele retour des moineaux et des classes populaires dans la capitale. La droite LR récupérée en lambeaux, se réveille, elle, en sursaut.

«Otages dans le 15e» et «mitraillette à mensonges»

«Ce qui se joue en mars, c’est la survie de la droite à Paris», résume en octobre 2019, Agnès Evren, députée européenne, présidente de laFédérationLR deParis. Quelques semaines plus tard, Rachida Dati débarque dans le game et dézingue à vue. «Si demain, Benjamin Griveauxallait au RN, je ne serais pas étonnée. Il a commencé au PS, il peut finir au RN»,
dit-elle dans son bureau de la mairie du 7e arrondissement. Elle s’attaque aussi à ceux à qui «ceux grenouillent sans aucun mérite». Le maire du 15e, Philippe Goujon, baron de la droite, décide de faire cavalier seul dans un bastion clef du scrutin, s’attirant les foudres de la candidate.

«Monsieur Goujon, une fois sur deux, il a été dissident, il a trahi, là comme il a perdu aux législatives, il veut sauver son siège», tacle Rachida Dati sur Radio Classique. Réponse immédiate venue du fond du 15e:«Rachida Dati est une mitraillette à mensonge. […] Aujourd’hui, les habitants du 15e sont pris en otage par Rachida Dati»,
balance-t-il. Deux jours plus tard, l’apocalypse s’abat chez les marcheurs. A l’origine, une fuite. Encore une.

Punaises de lit, sextape et cartons

Policiers à l’entrée, fourgon en stationnement, fouille et gourde d’eau qui reste aux pieds des agents de sécurité… Le flambant neufcinéma les 7 Batignolles (17earrondissement) est sous surveillance, ce 13février. Benjamin Griveaux tient un meeting de présentation de son projet entouré de ses soutiens et de toutes ses têtes de liste par arrondissement. Après avoir confié avoir été touché par les punaises de lit –
«un cauchemar» – il souhaite notamment s’attaquer à ce «fléau». Mais celui qui assume ce matin-là être un candidat «ras du bitume» se retrouve à terre le soir même.

Benjamin Griveaux (LREM) s'est retiré de la campagne en février 2020.
Benjamin Griveaux (LREM) s’est retiré de la campagne en février 2020. – SIPA PRESS

Un site Internet, dénommé Pornopolitique, diffuse depuis quelques heures une vidéo intime et des messages connotés venant de Benjamin Griveaux adressés à une jeune femme, Alexandra de Taddeo, petite amiede l’activiste russe Piotr Pavlenski. «Personne, au fond, ne devrait jamais subir cette violence. En ce qui me concerne, je ne suis pas prêt à nous exposer davantage ma famille et moi quand tous les coups sont désormais permis. Cela va trop loin», dit-il dans une déclarationenregistrée au siège de l’AFP, en présence de BFM Paris. Il jette l’éponge et est remplacé au pied levé par
Agnès Buzyn, qui quitte le ministère de la Santé, en larmes.

Agnès Buzyn quitte le ministère de la Santé, le 17 février 2020.
Agnès Buzyn quitte le ministère de la Santé, le 17 février 2020. – Jacques Witt/SIPA

Accueillie comme le messie par les marcheurs, l’ex-ministre se flatte d’«avoir géré des choses beaucoup plus lourdes et peut-être encore plus dangereuses que la mairie de Paris». Dans l’ascenseur qui monte à la terrasse d’un QG désert, elle revient sur son départ précipité du ministère. «Je n’ai même pas eu le temps de faire mes cartons», confie-t-elle. Quelques semaines plus tard,
à l’occasion d’un entretien au Monde, dans les premiers jours du confinement, elle lance une bombe. «Depuis le début je ne pensais qu’à une seule chose:au coronavirus. On aurait dû tout arrêter, c’était une mascarade». Elle s’excusera pour ce terme.

«Comme dans tous les bons films, ce qui compte c’est le happy end»

Le dimanche 15mars, Anne Hidalgo arrive en tête avec 29,3% des voix, suivie de Rachida Dati (22,7%) et d’Agnès Buzyn (17,3%) mais les esprits sont définitivement ailleurs. Le lendemain, la France bascule. A 20 heures, Emmanuel Macronannonce le report du second tour des élections. «Nous sommes en guerre», dit-il. Plus personne ne bouge. Trois mois après, le pays redémarre et les Français sont invités à se rendre aux urnes ce dimanche, plus de 100 jours après le premiertour, pour achever ce qui a été commencé.

«C’était une campagne folle, inattendue, sans précédent historique par sa longueur et sa dramaturgie», réagit Gaspard Gantzer, désormais, directeurde la communication d’AgnèsBuzyn. «Le candidat de la majorité présidentielle a renoncé et le coronavirus a interrompu la campagne. Il y a eu aussi beaucoup de violence notamment dans les débats car il y a un enjeu. Mais comme dans tous les bons films ce qui compte c’est le happy end. Peut-être que les choses vont bien finir pour nous et les Parisiens», conclut-il.

Une longue campagne «scandaleuse», «rock’n’oll»

Pour Danielle Simonnet (LFI) et candidate encore en lice dans le 20e, «c’était une campagne scandaleuse».Agnès Buzyn, le maintient du premier tour… «Beaucoup de gens sont en colère.La question sociale est méprisée par les trois candidates. Et concernant le feuilleton Griveaux-Buzyn, c’est révélateur de la macronie. Ils ont totalement décrédibilisé le débat politique», affirme-t-elle.

«Cette campagne est inédite et sera mémorable à plusieurs égards. Le contexte sanitaire, économique, on a tous été traumatisés par le coronavirus, on a tous envie de revivre. Du point de vue politique, je pense le roman-photo de LREM a révélé l’aspect artificiel de leur démarche», juge aussiMarie Claire Carrère-Gée, présidente du groupe LRI (Les Républicains et indépendants) du Conseil de Paris et candidate de Rachida Dati dans le 14e.

«C’était une campagne unique dans l’histoire de la République. Il y a eu cet exercice de confinement dans une ville comme Paris, la nécessité pour la maire de gérer cette crise dans un entre-deux tours, c’était extrêmement compliqué», observe Jean-Louis Missika, lieutenant d’Anne Hidalgo. «En tout cas, avant ce confinement cette campagne était rock’n’roll, avec des aspects parfois comiques, parfois étranges. Mais elle a illustré les limites de LREM à s’ancrer localement. Ça a montré leur naïveté, leur arrogance, leurs maladresses. Enfin, on a vu la résilience d’Anne Hidalgo, donnée battue il y a un an, et qui a mené une campagne sérieuse», se félicite-t-il.Une chose est certaine, tout le monde se souviendra ce qui deviendra peut-être un jour une série Netflix ou Canal+.

20 secondes de contexte

Durant la campagne et avant le premier tour, 20 Minutes a rencontré l’intégralité des candidats à la mairie de Paris pour une interview. A l’occasion, de l’entre-deux tours, seule Agnès Buzyn (LREM) a répondu à nos questions, Anne Hidalgo (PS) et Rachida Dati (LR) n’ont pas donné suiteà nos sollicitations. Un dernier débat entre les trois candidates est organisé ce mercredi sur BFM TV.



La source officielle de cet article : 20minutes.fr

Roberta Flores
Roberta Flores
Inscrivez-vous à notre newsletter

Sign In QUÉBEC 89

Account details will be confirmed via email.

Reset Your Password