Les narcisses sauvages sont dans leur période de floraison

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Je me penche sur la fleur blanche. Les narcisses sauvages sont dans leur période de floraison. Ils ont envahi une partie de ce bois de feuillus, dense, qui fait rive au ruisseau, un passage mal aisé, encombré d’un fatras de grands bois morts, mais voie cruciale de nos balades de ces mois derniers.

Au plus près de la fleur, je sens son odeur : tout va bien. « Une anosmie, totale, brutale, sans obstruction nasale est pathognomonique du Covid-19 », le Docteur* est formel, en interprétant : si vous perdez subitement l’odorat sans pour autant remplir de mouchoir, il y a de fortes chances, actuellement, que vous soyez sous l’emprise de qui vous savez.

Alors je me rapproche encore du tapis de fleurs osmophores qui me rassure de toute sa fragrance. «Je sens, donc je suis», Émilien rit, je lui explique, et élargis au silence, à ces nouveaux signes d’oiseaux, criants, volants, de vie animale, batracienne, ce ciel vide des traits de condensation des grands porteurs et où la grande bande pisseuse à l’horizon sud-ouest, sur l’axe Aix/Gardanne/Marseille/Fos, semble s’être estompée.

Narcisses du poète, résolument tournés vers le sud, vers cette lumière laborieuse en ce bois dense devenu rituel de notre pouvoir-aller-pas-trop-mal habituel, narcisses, j’ai cette chance, aujourd’hui, de me pencher sur leur floraison, courte de quelques jours.

D’assister à cela. Car je suis, nous sommes, privilégiés. Ce depuis peu, soit depuis cette Journée de l’Autisme où l’exécutif a relâché sa pression sur nos cas, parents confinés de personnes avec autisme, rendant à nouveau possible une extension de nos recherches de «lieux dépaysants» dixit eux-mêmes. Bien.

Le vert de tout ce qui renait au sol en ce début de printemps contraste avec les troncs encore hivernaux des frênes et des peupliers blancs, serrés comme une humanité d’avant le confinement; alors quitte à contraster, je me demande ce qu’il serait advenu de nous, et d’autres comme nous, si la Journée de l’Autisme avait lieu en juillet…

Et comme je trace à grands traits notre probable propre implosion de famille avec autisme, empathique, j’imagine tous ceux de notre monde à nous à qui les structures ont rendu les enfants et qui depuis confinent au désastre, soudain violemment replongés dans la cruauté d’une perte de repères, de soutiens, de relais, d’encouragements; et j’associe à cette pensée ceux qui sans prise en charge avérée, tentaient au jour le jour, déjà, tous les stratagèmes de survie possibles et qui voient leurs pistes frêles se dissoudre en barrières de gestes, en masques et gel hydroalcoolique.

Et puis se dire, bien sûr, que nous ne sommes qu’une infime partie d’une myriade de cas particuliers, démunis, précaires, marginaux, migrants, sans-abris, violenté·e·s, abusés, addicts, fragiles, tout simplement. Tout confinement.

Alors privilégiés, aussi, parce que notre biotope est exceptionnel, j’en suis conscient, et profitant. Et, en ce début d’avril, mon fils semble donc content de retrouver ces trajets, leur timing, après deux semaines de courtes sorties centripètes et finalement déprimantes. «Aldine !», il salue ainsi le jeune lézard qui vient de nous filer entre les pattes avant de se jeter de côté dans une touffe serrée de cynorhodons. Dans un souffle frais de printemps, un cerf brame plus loin, à la sortie du bois, «il cherche à pécho la biche…», «Rojada !…» Et il entame un discours compliqué où il doit être question de ce qui se fait de mieux dans sa vie et de ses intentions d’en profiter.

Privilégiés, toujours, parce que depuis 28 ans, le confinement, ça nous connait. Pas seulement ce type-ci, très socialement contraignant, mais aussi un confinement plus diffus, moins cerné, mental, affectif, social, intellectuel et culturel, fourbe, car se dissimulant sous couvert d’une liberté tangible, mais se dérobant sans cesse, confinement de celles et ceux qui ont choisi d’avancer au plus près de leur enfant handicapé, avec autisme pour ce qui nous concerne. Rodés ?

Pas tout à fait, car chaque épreuve nous plonge dans un nouvel univers non décrypté, un maelström de sentiments antagonistes, de tendresse et de violence, de certitudes et d’effrois, de lumières lourdes, sans raison apparente.

Il y a quelques mois, j’ai croisé une éducatrice. D’il y a 15 ans. Au moins. Qui tentait alors de sortir mon enfant de 12 ans de sa propre maison. La nôtre, aussi. L’extirper de quelques pas à peine, jusqu’à notre portail aux arabesques écaillées de ferronneries rouillées. Qui crie, mon enfant, puis elle, qui tente de descendre l’avenue stigmatisée d’une date de libération. Qui hurle, mon enfant, sans freins ni tabous, juste parce que c’est en lui, un mal-être, refuser le sortir, l’autre, l’inconnu, la contrainte, le vivre, et qui se roule par terre, lui pas elle, atterrée, parce que dehors rien ne lui appartient, ne lui convient, tout l’angoisse puis le met en fureur. Ou l’inverse…

Je crois qu’il a crié pendant des années, peut-être plus. Elle avait abdiqué, enfin, si je dois bien m’en souvenir.

Alors on a travaillé, à lui donner envie de sortir, de voir le monde, à le rendre sortable, aussi. À rendre chaque ouverture la plus lumineuse possible, à l’acclimater, le raisonner, à tenter de lui donner des éléments de raison et des raisons de vivre ou de subir… et, quand on se dit que l’on n’est arrivé à rien, on s’accroche à un rien qui nous dit que l’on devrait peut-être y arriver.

Juillet 2019. Bois de bord de ruisseau (le même). Très intrigué, il prend doucement une gousse translucide à la lumière d’été, une gousse de genêt. Je fixe ce geste, cette intention. Il a une parole douce, posée et transparente, qui absorbe le soleil. Il doit me dire quelque chose, interrogation affirmative, syntaxe hachée pour un syntagme limpide. On a passé le bois de frênes et de peupliers blancs aux crevasses d’écorces si particulières. Losanges, pointes en bas, comme des blessures de clous ancestraux.

On passe le ruisseau à gué en dérangeant quelques grenouilles. Ce qui le fait rire, «..waldine ?». Et puis l’on se pose à l’abri d’un petit pin, au sommet d’une butte qui surplombe le grand champ où semble se gonfler comme une poire de respiration artificielle une voile de parapente d’homme potentiellement volant s’exerçant à dépasser ce vieux rêve, ce point de suspension où la pesanteur prend un sens, où ils ne crieront plus leur peur d’être homme sur terre parce qu’ils auront trouvé leur compte en l’air…

Et sous ce pin, sur de vieux troncs de pins, on déploie pour la millième fois le rituel, gagné sur l’amer, extirpé d’un confinement mental, petit instant de vie où l’on se rejoint sur une tranche d’orange, une noix qui se casse, un citron qui se vide au fond d’une timbale en fer blanc que l’eau remplit en frissonnant un air connu. Et on tend vers le même horizon, regard aspiré par l’aplomb de la grande muraille grise, à scruter ciel, montagne et ciel encore, à des milliers de petits mètres de chez nous.

Oui, on peut croire, toujours, que si tout n’est pas rose comme cette poignée de chamallows que notre fils a conquis dans un élan irréfrénable, il en reste le geste, la captation, la volonté, la force du vouloir. Et, comme nous quittons notre assemblée du jour, c’est ce que semble retenir cette jeune enfant qui, offrira d’un autre élan, affectif, craintif, étonné, un sac tout neuf des bonbons mous à notre mètre quatre-vingt-cinq d’enfant trentenaire.

Ça, c’était en été. Nous étions encore libres de dérouler notre rosse de vie où bon nous semblait, avec comme seul prédateur nous-mêmes, dans nos déséquilibres éthologiques, nos travers nutritionnels, un certain déterminisme génétique, notre procrastination à se faire du bien, demain, donc et notre propension à s’autodétruire…

Hiver 2019. Bois de bord de ruisseau (toujours le même). Les pluies en déluges n’ont pas cessé, les orages se succèdent transformant la rivière et ses rus en receveurs torrentueux de tous les ruissellements et inondant la région et nos chemins d’habitudes. Dans ce bois, il fait froid, la pluie est grise, le ciel bas et squelettique. Pour une raison imprécise aujourd’hui, j’ai maintenu notre sortie dominicale, parce que ces balades rituelles sont parfois plus que nécessaires, impératives, salvatrices. Une échappée entre deux orages.

Je surplombe mon grand fils qui a glissé dans le torrent et qui me regarde, piquet d’humanité planté droit, à peine étonné des eaux qui grondent à mi-cuisses. «a-Gouk…» Il attend une consigne, une éclaircie. Ma tentative pour traverser à cet endroit la rivière, s’est soldée par une inévitable glissade sur un dévers abrupt; j’ai pu me rattraper à un rejet de pin souple, mais un muscle s’est tendu, contracture à l’extérieur du mollet droit. Je connais ces douleurs et je sais d’où peut venir cette myalgie et où cela nous mène. La pluie s’impose, froide, définitivement énervée. Je savais qu’il serait compliqué de rompre un confinement météorologique que personne n’aurait l’idée de contourner. Présomptueux. Maintenant, alors qu’un nouvel orage menace, je me dois de savoir négocier avec cette nature contrariée. Je lui dois de savoir, à lui. Glissant doucement sur la pente, mélange de boue et de débris végétaux, je le rejoins dans le tumulte de l’eau, à peine plus fraîche que l’air.

Je lui prends la tête doucement entre mes mains, je vois dans ses yeux le reflet d’un éclair. «Je ressens, donc je suis…» Il rit quand le tonnerre roule. J’essuie, j’essore ce que je peux de ces cheveux trempés. Je prends sa main gelée avec assurance, nous liant d’une glaise noire et en forçant sur ma jambe valide, je retrouve le chemin plus haut. Un genou à terre, piteux massant sa contracture, je l’informe que notre expérience du jour prend ici sa fin et que l’on va retrousser le bois noir et l’eau brune qui s’y réjouit en gros bouillons bourbeux afin de rejoindre la voiture. Je crois qu’il acquiesce, docile, étonné, mais docile. Et tandis qu’à chaque pas l’eau s’expulse de ses chaussures de marche dans un gloussement étonnant et que ce qu’il reste de lumière en rit, je dis à mon grand fils que c’est un grand homme, un grand marcheur et il s’applaudit. «Ranané!» Il vit…

Il a cette chance de ne pas savoir, de ne pas imaginer qu’il est d’une espèce humaine dont l’insouciance à s’autodétruire est pathognomonique de son extinction et qui se pensait encore supérieure, omnisciente, omnipotente, avant de se savoir définitivement à la merci d’une bande agressive de vibrions mutationnistes. Et de le réaliser enfin, en cinq lettres, tiret et deux chiffres, répétés à ce qui semble être un infini.

Un grognement dans le bois d’avril nous incite à marquer le pas. «Aldine?», je me retourne en silence, il s’est arrêté aussi et sourit. Dans le fouillis végétal de ronciers, d’arbustes et de bois mort au plus près du ruisseau, j’imagine le sanglier, et peut-être sa harde, laie, marcassins et bêtes rousses, dérangé dans sa bauge et dans sa somnolence après une nuit de bringue à la santé de son plus grand prédateur confiné, relever la tête au bruit de nos pas, et, si las, la reposer en grognant sur la laie la plus proche… On repart, en veillant à ne rien déranger de cette nature suidée.

« JIM.fr : Peut-on parler [de l’anosmie comme] d’un signe pathognomonique ?

Dr Alain Corré : C’est ce que nous disons désormais et c’est absolument fondamental pour un pays qui ne pratique pas le dépistage de masse. A ma connaissance, le SARS-CoV-2 est le seul agent pathogène qui provoque une anosmie, totale, brutale, sans obstruction nasale. Je dirais même que les patients qui présentent ce signe n’ont pas à faire de test, ils sont Covid +….»

Ici, notre initiative associative, pour ceux que ça intéresserait… Teasing : cette structure va être le support d’un vrai projet, restez à l’écoute…

Et merci à ceux qui se sont inscrits depuis; nous sommes en élaboration, toujours, pour témoigner, encore un peu plus, parler d’autres aussi, comme Émilien, comme nous, parents, aidants, professionnels et ouvrir une fenêtre de plus sur l’autisme, la vie avec l’autisme; et construire…

Photos, dessins, articles et pages d’accueil de liberation.fr © Armand T.

Source du post: liberation.fr

Maria Rodriguez
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