Offres d’emploi rares, « concurrence énorme », « manque d’expérience »… Comment la crise du coronavirus freine l’entrée des jeunes sur le marché du travail

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Offres d'emploi rares, "concurrence énorme", "manque d'expérience"... Comment la crise du coronavirus freine l'entrée des jeunes sur le marché du travail

Relativement épargnée par l’épidémie de Covid-19, la jeune génération sera « la première victime » deses répercussions sur l’économie, selon l’économiste Vanessa di Paola.

« Aujourd’hui, dans ma promo, certains sont caissiers… », lâche Paul.Fin2019, ceParisien de 22ans obtient sa licence de pilote de ligne. Les entretiens d’embauche avec de « grandes compagnies européennes » s’enchaînent, avantd’être soudainement annulés en mars, à causedel’épidémie de Covid-19. Tant que les avions resteront cloués au sol, « il n’y aura aucune perspective d’embauche », regrette le jeune homme. Son« rêve d’enfant »devra donc attendre.

Relativement épargnée par le virus, la génération de Paul sera« la première victime » de la crise économique, explique à franceinfoVanessa di Paola,chercheuse au laboratoire d’économie et de sociologie du travaild’Aix-Marseille Universitéetspécialistedes questions d’insertion des jeunes sur le marché du travail.

La première conséquence d’une crise économique est l’absence de création d’emplois: ceux qui n’en ont pas sont donc les plus touchés.Vanessa di Paola, économisteà franceinfo

Les700000 à 800000 jeunes attendus sur le marché du travailen septembre devront donc « trouver un emploi un dans un contexte où il y en a beaucoup moins »,résume la chercheuse. En avril, près d’un employeur sur deux souhaitantaugmenter ses effectifs a annulé ou reportésa décision d’embauche (44%),note en effet laDirection de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares)(PDF).Pour ces nouveaux entrants,la tâche est compliquéepar l’absence d’aides de l’Etat – n’ayantsouvent pas droit au chômagefaute d’avoir cotisé, ni au revenu de solidarité active (RSA)car ayant moins de25ans – maisaussipar leur« manqued’expérience »comparativement à leurs aînés, relève l’économiste.

Car pour ne rien arranger,le marché de l’emploi est déjà saturé: 595340jeunes de moins de 25ans sont inscrits à Pôle emploi en catégorieA (aucune activité),selon la Dares. Parmi la précédente génération, certains« avaient uncontrat et l’ont perdu durant l’épidémie », relève Vanessa di Paola. Plus de la moitié (59%) des CDD n’ont pas été renouvelésen avril (contre 49% en mars), indiqueen effet la Dares (PDF). En alternance dans une start-upévoluant dans le domaine de la e-santé à Montpellier (Hérault), Félix, 23ans, n’a pas eu d’autre choix que de signer, début juillet, une rupture conventionnelle, car « [s]onentreprise ne pouvait pas [l]e garder financièrement ». « Ils m’ont laissé un mois pour trouver une nouvelle entreprise, mais malgré sept entretiens, je n’ai rien décroché. Beaucoupde gens sont dans mon cas, ça crée une concurrence énorme »,s’inquiètele jeune homme. S’il n’a pas trouvé une nouvellealternance en décembre, le Montpelliérain devra payer de sa poche les frais de scolarité de son école de communication – soit « au moins 9000euros ».

Pour ces jeunes, la recherche d’un emploi en pleine épidémiea des allures de parcours du combattant.« Le nombred’offres s’est considérablement réduit, et elles concernent soit des profils très spécialisés, soit des gens déjà expérimentés », confieJudicaël, 25ans, en deuxième année de master « Audit et conseil en systèmes d’informations ».« Dans un an, on risque d’avoir deux générations d’un coup sur le marché du travail, et la première aura perdu des compétences… », craintaussi cet habitantd’Evry (Essonne).« J’aspirais à autre chose: j’avais envie de prendre mon indépendance, de commencer une nouvelle vie,se remémoreJulia*, 24ans, qui cherche en vain son premier emploi dans le domaine des cosmétiques.Au final, je dors super mal, j’y réfléchis tout le temps. »

Mais tous ne sontpas logés à la même enseigne. Au regard des crises précédentes, les plus frappés seront certainement« les moins diplômés et ceux qui se sont destinés aux secteurs les plus impactés par la crise »,assure Vanessa di Paola. Or, l’épidémie de Covid-19 « a touché très fortement l’hôtellerie, la restauration, le commerce… Soitdes secteurs très pourvoyeurs d’emploi,dans lesquels près d’un quart desjeunes s’insèrent en début de la vie active », relève-t-elle.Antoine, 25ans, qui enchaîne les missions d’intérim depuis son bac pro en 2018, en a fait les frais.

Avant, il y avait toujours du boulot. Mais le Covid a mis un gros coup de frein aux missions d’extras dans la restauration.Antoine, 25 ans, en intérimà franceinfo

« Dansle travail de paysagiste,les effectifs ont été beaucoup restreints » pour respecter les gestes barrières dans les jardins, explique-t-il aussi à franceinfo. Résultat: « Je n’ai eu aucune mission depuis le début du confinement », confie celui quisurvit endormant chez des amis ou chez sa mère.

S’ils sont mieux lotis, la situation n’est pour autant pas toujours rose pour les diplômés. Détentrice d’un bac +5, Naailah, 30ans, est ainsi en cours de licenciement économique par l’agence d’événementiel parisienne dans laquelle elle travaillait depuis moins d’un an. « J’ai pris contact avec une boîte de recrutement, mais on m’a répondu que dans mon domaine, ça allait être très compliqué », regrettela trentenaire, qui, selon ses calculs, va perdre « 600euros » par moisen passant au chômage, et devra donc renoncer aux travaux prévus dans sa nouvelle maison.

Pour enrayer les effets dela crise sur la jeunesse, le président, Emmanuel Macron, et le Premier ministre, Jean Castex, déclinent depuis la mi-juillet un « plan jeunes » de 6,5milliards d’euros destiné à favoriser l’insertion des nouveaux entrants sur le marché du travail. Parmi les mesures annoncées: une aide de 4000euros par entreprise pour l’embauche d’un jeune de moins de 25ans, l’annonce de 100000places supplémentaires en service civique, de 60000contrats aidés dans le secteur marchand et de 200 000 places supplémentaires en formation.

Ces annonces « sont de nature à lever les freins à l’embauche » des jeunes, salue Jean-Philippe Audrain, trésorier de la Fédération nationale des directeurs de centres de formation des apprentis, qui rappelle néanmoins que « ce qui détermine l’ouverture d’un contrat, c’est le fait qu’une entreprise ait ou non de l’activité, et non pas l’aide attribuée ». »On salue certaines de ces annonces, comme la hausse du nombre de places en formations, et on attend des précisions sur d’autres »,avance de son côtéAnthony Ikni,délégué général du Forum français de la jeunesse, qui souhaite l’adoption de mesures supplémentaires. Parmi elles: l’ouverture du RSA dès 18ans, l’augmentationde la gratification légale des stages et l’obligation de gratification dès le premier jour travaillé.

Le contexte pour entrer sur le marché du travail est le pire que l’on puisse avoir cette année.Vanessa di Paola, économisteà franceinfo

« Dans la mesure du possible, je conseille aux jeunesde poursuivre leurs études,assure de son côté Vanessa di Paola. Dans un an, que ce soit aprèsune année de plus dans le même cursus ou dans un autre domaine,la situation sera toujours meilleure. »

Plusieurs jeunes interrogés par franceinfo en sont venus à la même conclusion. Aprèsavoir cherché en vain un CDI dans son secteur, Judith, 24ans, diplômée d’un bachelor en webdesign, a décidé durant le confinement de poursuivre ses études en master,« pour ne pas arriver sur le marché du travail avec seulement un bac+3 ». Ne souhaitant pas « se brader »,Alexandre, 23ans, a quant à lui opté pour une formation en études parlementaires au Luxembourg, où il a déjàobtenu son master de droit. « Ça me permettrad’avoir un job étudiant en même temps, et ça me fera une qualification supplémentaire, justifie le jeune homme. Mais surtout,la formation me permettra d’être conventionné pour pouvoir continuer à faire des stages en droit. »

D’autres ont décidé de faire des concessions, que ce soit en termes de secteur géographique, du domaine d’activité ou du poste visé. Clothilde, 23ans, diplômée d’une grande école de commerce,vient ainsidedécrocher un CDI dans une start-up après avoir délaissé le secteur du conseil pour celui de l’environnement. Sébastien, 29ans, qui termine une alternance de prestataire de sécurité pour de grands magasins en Ile-de-France, sera finalement embauché « comme exploitant, et non sur sur un poste de direction comme prévu ». Quant à Paul, qui sevoyait déjà pilote, il vient de démarrer un CDD dans la formation au contrôle aérien. Mais il promet:« Le rêve a été mis en pause, pas abandonné. »

* Le prénom a été modifié

Source : France Info

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
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