on a passé 48 heures dans Mulhouse déconfinée

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on a passé 48 heures dans Mulhouse déconfinée

La ville du Haut-Rhin, qui a été l’un des premiers foyers de l’épidémie de Covid-19 en France, a aussi le droit de souffler un peu depuis lundi. Franceinfo a arpenté ses rues, de l’église évangélique d’où tout est parti aux commerces du centre-ville, en passant par l’hôpital.

Cinquante-huit jours. Exactement cinquante-huit jours que le salon de coiffure de Marielle, en plein centre de Mulhouse, était plongé dans le silence.Une éternité. Coïncidence: à la réouverture du salon, lundi 11mai, c’est un vieux tube des années90 qui accompagne les tout premiers coups de ciseaux post-confinement de la patronne. Where do you gooooo, my lovely ?Marielle, chevelure blond platine, chantonne. Mais pas Hélène, 83ans, calée dans le fauteuil: « Je ne comprends pas et je n’entends pas. » Il est pile 8heures et la cliente préfère plutôt donner quelques consignes:« Faudrait me retaper tout ça. La coupe, les boucles. Comme avant, quoi. »

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Comme avant, ou presque. Le confinement alaissé des traces partout, mais certainement un peu plus ici, dans la ville du Haut-Rhin, qui se serait bien passée de cette notoriété soudaine, liée à l’apparition de l’un des principaux foyers français de la pandémie de Covid-19. Depuis début mars, plus de 3100personnes sont mortes ducoronavirus dans la région Grand Est, selon Santé publique France.

Il y a donc des habitudes qu’il faut perdre et des réflexes qu’il faut (re)prendre. « Le bruit du sèche-cheveux, l’odeur de la laque, je suis contente de retrouver tout ça, de retrouver le salon, mes clients, enchaîne Marielle, en réajustantla charlotte en plastique sur la tête de sa cliente. Mais au fond, on n’est pas bêtes, on a tous compris que tout changeait. »

Le salon « Roselyn Coiffure » à Mulhouse (Haut-Rhin), le 11 mai 2020. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Fini, le serrage de mains dès qu’un habitué passe une tête. A l’entrée, désormais, gel désinfectant obligatoire, c’est même écrit sur la vitrine du salon. Terminé aussi, le papotage en attendant son tour. « Comme dans les gares, j’ai mis ce ruban de chantier pour que les gens comprennent qu’il ne faut plus s’asseoir ici. » Dans un placard, la coiffeuse a rangéson stock de gants et de peignoirs. Ah, et puis il y a le masque:« O-bli-ga-toire ! » Là-dessus, madame ne fera pas de cadeau.Marielle l’assure:« Ce n’est pas la mort [pour le client] de porter un masque une petite demi-heure, le temps de la coupe. Nous, on va devoir le porter de 8heures à 20heures ».

Si un client vient sans masque, il repart avec ses cheveux aussi longs. Ministre ou pas, c’est la même.Marielle, coiffeuse à Mulhouseà franceinfo

Le monde d’après,donc. C’est Estelle qui vous accueille visière sur le visage… dans sa boutique de lingerie de la rue Henriette. « Au début, OK, ça peut faire un peu tue-l’amour, reconnaît-elle. Mais on s’y fera, à force. »C’est Maria qui sert le pain et les croissants « avec une blouse blanche de la police scientifique » et qui demande à un client qui s’étonne de l’accoutrement si « c’est sexy ou pas ».

Dans le centre-ville de Mulhouse, ce n’est pas encore l’affluence des grands jours, depuis lundi, mais « il y a un mini-début de vie qui reprend, glisse un employédu restaurant Le LC2 Café. Et c’est déjà cool. » Parce que « lesilence, entre nous, c’était terrible.A 20heures, il n’y avait plus un bruit, sauf les patrouilles de police et les livreurs à vélo. Sinon, rien, la mort. Là, ça fait du bien. » Michèle Lutz, la maire de la ville, a aussi retrouvé le sourire. « J’ai moi-même géréun salon de coiffure, je sais ce que peut provoquer la fermeture forcée de sa boutique, glisse l’élue LR. Là, dans le regard des commerçants qui ont pu rouvrir, je sens de l’envie. Il y a des clients qui sont passés les saluer, ça reprend. Doucement, mais ça reprend. »

Chez Brin de Folie, une boutique de décoration intérieure, toujours rue Henriette, Olivia a croisé « trois clients à tout casser » lundi, à la réouverture. Mais« c’est déjà ça. Etre là, c’est dire aux gens : ‘Revenez, on a rouvert, on est là' ». Ça a, en tout cas, laissé le temps à Alexandre, son mari, prof dans la vie, de terminer l’installation de la plaque de Plexiglas au niveau de la caisse et le collage des stickers au sol. Juste à côté, au numéro11, Richard a aussi passé un peu de temps à plastifier les cabines d’essayage. « Je coupe, je découpe, je scotche, ça n’arrête pas », marmonne-t-il, le derrière par terre. Ils conseillent de mettre des bâches. Bon… On est quand même une enseigne de standing, on fait gaffe. »

La boutique de lingerie "Simone Pérèle" à Mulhouse (Haut-Rhin), le 11 mai 2020.
La boutique de lingerie « Simone Pérèle » à Mulhouse (Haut-Rhin), le 11 mai 2020. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

En parlant de « gaffe », un livreur est à deux doigts de marcher dans une flaque d’eau et de faire valdinguer les deux cartons qu’il tient dans les mains. Car, patratas: dans Mulhouse-la-déconfinée, il pleut. Il pleut depuis des heures et pour quelques heures encore. Rue dela Sinne, deux commerçants discutent justement du ciel sur le pas de la porte:

« – On n’ouvre pas pendant deux mois, les clients nous réclament. On rouvre, et il n’y a personne. Si j’avais su…

– Mais il pleut ! Oh, tu as attendu deux mois, tu peux attendre deux mois et un jour que les choses reprennent. »

La rue de la Justice, pas très loin, est un parfait exemple du gruyère auquel ressemble actuellement le centre-ville de Mulhouse. Au 32, le pub Murphy’s doit garder ses chaises et ses tables cadenassées encore jusqu’à mi-juin. Même sentence pour Le Pub Fiction, situé au 28. Mais en face, au 37, le coiffeurR comme Régis a purenouer avec lesbrushings.

L’accueil de la mairie de Mulhouse a aussi repris lundi, mais uniquement par une entrée, et avec des horaires réduits. Quant aux écoles, les CM2 reprendront les premiers, le 18mai, soit une semaine après les autres élèves de France. Puis ce sera le tour des CP, le 25. Pour les maternelles, où les gestes barrières sont jugés plus difficiles à faire respecter, il faudra attendre la fin du mois. Voire début juin. C’est le fameux « déconfinement possible, mais avec des précautions supplémentaires » qu’a expliquéil y a quelques jours encore le préfet du Haut-Rhin, Laurent Touvet.

Quant aux lieux de culte, ils devraient pouvoir rouvrir le 29mai. Avant la Pentecôte, mais après la fin du ramadan. Au 62, ruede Kingersheim, dans le quartier deBourtzwiller, aucune date, aucun événément ne sont pour le moment affichés à l’entrée del’église de la Porte ouverte chrétienne. Depuis lagrande manifestation religieuselors de laquelleau moinsun millier de fidèlesont été contaminésmi-février, ses membres se font plus discrets. Accusés par certains d’avoir propagé inconsciemment le virus partout dans le pays, plusieurs d’entre euxcontinuent de recevoir des menaces de mort. « Entre les messages sur Facebook, les courriers, les mails, les coups de téléphone, j’ai dû en recevoir une quarantaine, calcule de tête le pasteurJonathan Peterschmitt, médecin à la ville, qui a lui-même contracté le virus. Dans un courrier, une personne m’accuse d’avoir tué son père. J’espère vraiment que le déconfinement apaisera les choses. On ne peut pas vivre avec l’angoisse de se faire agresser physiquement ou verbalement. »

La preuve par l’exemple:vers 13heures, lundi, une voiture s’approche justement du portail électrique de l’église. A notre vue, le conducteur remonte sa vitre, fissa. Il se ravise, l’ouvre de trois centimètres :« Journaliste ? Vous avez une carte ? » André et sa femmeFrançoise s’excusent ensuite d’avoir été méfiants,« mais vous savez… ». « En ce moment, on fait très attention, reprend monsieur, membre de l’Eglise depuis des années. Des gens qui ne veulent pas comprendre nous en veulent. Il faut que ça se calme. » « Nous aussi,on a été touchésdans notre cœur, on a hébergé à la maison plusieurs membres, reprend madame. L’un d’eux est mort du virus, chez lui, dans les Cévennes. On venait de fêter ses 70ans. »

L'entrée de l'Eglise de la Porte ouverte chrétienne, à Mulhouse (Haut-Rhin), le 11 mai 2020.
L’entrée del’Eglise de la Porte ouverte chrétienne, à Mulhouse (Haut-Rhin), le 11 mai 2020. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Chez Sat, le kebab situé sur le trottoir d’en face, onveut aussi que « ça se calme ». « Ily a encore quelques jours, j’ai vu des gens passer à vélo et en voiture, ils baissaient la vitre et lançaient des insultes, raconte Keramettin, l’un des gérants, polo blanc à manches courtes alors qu’il fait à peine 10 °C.Mais pffff… C’est bon, là! » Lui et son frère souhaitent« juste rouvrir le resto » et « refaire à manger comme avant. » « Normalement, on sort entre 100 et 200sandwichs par jour. Là, depuis deux mois, c’est zéro. »Keramettin attend toujours les aides de l’Etat. « Macron, il a fait des promeses. Fallait faire des démarches, on les a faites. Mais on n’a rien reçu. Pourquoi? »

On passe tous les jours dans la grande salle voir s’il n’y a pas quelque chose à nettoyer. Mais il n’y a plus rien à nettoyer.Keramettin, dukebab Chez Satà franceinfo

Aquelques mètres, toujours dans le quartier populaire de Boutzwiller, les petites barres d’immeubles prennent l’eau, elles aussi. Il n’y a pas un chat dehors pour ce premier jour de presque liberté. Ah si, un ado abrité sous un porche: « Quand il faisait 35 °C, on devait rester confinés. Maintenant qu’on peut sortir, il pleut. Abusé ». Il enchaîne: « Après, je vais vous dire, on n’a plus besoin de l’attestation pour se déplacer et ça c’est bien. Pardon d’être vulgaire mais tu allais aux chiottes, limite il la fallait. Là, ça va détendre tout le monde. »

Presque le retour à la normale aussi, juste en face,dans les rayons duSuper Market. Sur le parking, une dame, capuche sur la tête, termine de ranger les courses dans le coffre de sa Dacia Sandero. « Du pain et des pastèques, c’est tout pour cette fois, rigole-t-elle. On ne va pas recommencer à remplir les placards comme en mars. On n’en a plus besoin. »

Certes… mais. Car il y adésormais un « mais » qui plane au-dessus de la France et peut-être encore plus au-dessus de Mulhouse: la fameuse seconde vague.Aziz, barquette d’olives vertes dans la main, paie et rentre chez lui. Pas de détour inutile non plus pour Danielle, croisée près de la place de la Réunion. Elle termine avec son mari sa« plus longue promenade depuis deux mois »,puis les deux sexagénaires se reconfineront de nouveau. « Vu notre âge, bon, vous voyez, quoi. Le déconfinement ne change rien, lâche-t-elle.Pardon de casserl’ambiance, mais rien n’est réglé. »

En mairie aussi, « on craint ce que tout le monde craint.Quand on desserre un étau, il y a toujours un risque, nousmurmure la maire de Mulhouse, Michèle Lutz.C’est pour cela que mon sentiment est double au moment de faire avec vous un premier bilan. Il y a de la joie oui, mais aussi de la prudence. Parce qu’on n’est pas à l’abri que ça reparte. »

L'hôpital de campagne implanté sur le parking du centre hospitalier Emile Muller de Mulhouse (Haut-Rhin), le 8 mai 2020, en cours de démontage.
L’hôpital de campagne implanté sur le parking du centre hospitalier Emile Muller de Mulhouse(Haut-Rhin), le 8 mai 2020, en cours de démontage. (MAXPPP)

Ici, il ne faut pas se fier au démontage en cours de l’hôpital de campagne que l’armée a monté au plus fort de la crise, en mars. Ni au faitqueles hélicoptères sanitaires ne volent pratiquement plus. A ce jour, près de 800malades sont toujours hospitalisés dans le département, dont 80 en réanimation.« Le déconfinement se passera bien si tous les gens respectent les mesures,témoigne auprès defranceinfo ledocteur Joy Mootien, référent infectiologie à l’hôpital de Mulhouse.Les retrouvailles vont être pour les gens un moment très agréable. Mais il faut qu’ils continuent à respecter les mesures barrières et l’interdiction des rassemblements de plusieurs personnes ».Car après deux mois de mobilisation, tous les soignants sont épuisés.« On ne pourrait pas se permettre une deuxième vague »,prévientle préfet. La coupe de cheveux d’Hélène ne s’en remettrait pas non plus.

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Source : France Info

Maria Rodriguez
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