«Palermo Palermo», le panache intact de Pina Bausch

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Les bibliothèques sont virtuellement ouvertes

Le 9 novembre 1989 tombe à Berlin le «mur de la honte». Un mois après, sur la scène du théâtre de Wuppertal, la nouvelle création de la chorégraphe allemande Pina Bausch s’ouvre sur l’effondrement, à grand fracas, d’un mur de moellons, sur les gravats desquels les danseurs courront en talons hauts ou pieds nus pendant deux heures et vingt minutes. Pour la presse, dithyrambique, voici donc une des premières œuvres à saluer, à chaud, ce moment historique. Pina Bausch devra le répéter en boucle : elle n’a jamais voulu créer un document sur la réunification à venir ! Cela fait des mois qu’elle et son scénographe, Peter Babst, mettent au point les moyens techniques pour concevoir ce sol de parpaings effondrés, métaphore des murs invisibles à abattre (qu’ils soient géopolitiques ou affectifs), évocation de la résilience, mais aussi et surtout révérence à cette splendeur de ville en ruines dont l’artiste chérit la magnificence déglingue, Palerme.

Ruelles

A l’époque, l’inventrice de la «danse-théâtre» compte déjà des fans dans le monde entier, mais un des plus fervents est sicilien, a 42 ans et est maire de Palerme depuis quatre  ans. Leoluca Orlando (encore en fonction aujourd’hui) est alors en plein déploiement de son «Printemps de Palerme», plan de lutte contre Cosa Nostra dans lequel la réhabilitation du centre historique abandonné à la spéculation immobilière passe aussi par l’attractivité et le prestige des arts. Ainsi invite-il le Tanztheater de Wuppertal à créer «chez lui» ce qui deviendra Palermo Palermo, une des grandes œuvres de Pina Bausch, la première à initier une longue série de pièces-portraits de villes. «On a rencontré Orlando plusieurs fois, dans ce magnifique Teatro Biondo où il nous avait invités en résidence pour trois semaines, mais aussi en Allemagne où il est revenu nous voir, se souvient la Madrilène Nazareth Panadero, 33 ans à l’époque. Le mec est inoubliable, un charisme incroyable, haut en couleur, un héros pour sa ville, vraiment.» Pendant trois semaines, en mai 1989, elle s’imprègne, comme les 25 autres personnes de l’équipe, de l’exubérance rauque des ruelles palermitaines «bien plus dangereuses qu’aujourd’hui», avec ses vieilles madre assises dans l’embrasure de la porte de leurs maisons «qui ressemblent toutes à de petits théâtres», ses assemblages fortuits de béton et de palais arabo-normands déliquescents. Les danseurs travaillent chaque jour autour de la menace de mort qui plane sur l’île : éruption volcanique comme omniprésence de la mafia. Mais surtout, c’est la colocation loufoque du profane et du sacré qui guide les improvisations, «en gros, tout ce que tu pouvais voir au marché Ballaro» avec ses bourgeoises en collier de perles assises sur des chaises Miko à côté d’étals d’yeux de bœufs ensanglantés.

Sirocco

Qui, vraiment, digéra ces images avec autant de panache et de poésie que cette Allemande dingue de l’archaïque brassage culturel de l’île ? Il y a de quoi s’interroger, aujourd’hui que l’on revoit (ou découvre) sur le site de la Fondation Pina Bausch ce drame baroque qui, loin des cartes postales un peu plus photoshopées qu’on lui prête sur sa fin de carrière, rappelle au contraire l’étendue de son génie du collage métaphorique, du décalage absurde et des compositions impressionnistes. C’est ce serveur camoristo-rococo qui sifflote en flinguant des pommes sur la table, c’est cette veuve descendant son demi dans le bordel sonore de cloches d’églises et de quatre pianos jouant en même temps du Rachmaninov. C’est aussi ce vent saharien, le sirocco, recouvrant la scène d’une terre rouge en deux bourrasques – «ça, on l’avait vraiment vu à Palerme, c’était dingue!» C’est aussi sa façon de disséquer l’anatomie des passions, d’extraire des peintures d’antan ces postures d’extase, subtil accord de souffrance et de jouissance, qui ravissent ici – chez cette femme, par exemple, soutenue par un groupe d’hommes en costards, pissant dans une bouteille en plastique pour signifier son désir tout autant que sa honte d’en ressentir. Un autre mur, celui de la sexualité et du genre cette fois, contre lequel Pina Bausch se tapera la tête jusqu’au sang et jusqu’à sa mort, mais avec un chic infini.

Source du post: liberation.fr

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
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