Pedro Almodóvar

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Pedro Almodóvar rend hommage aux agents de santé lors de la crise des coronavirus le 3 avril 2020 à Madrid.

Autre jour triste, je ne lève pas la tête avant 6 heures du soir. Pourquoi aujourd’hui, et pas hier ? À cause de la pression atmosphérique ? Parce qu’une fois encore il est évident que l’Union européenne ne fonctionne pas au moment où on a le plus besoin d’elle ? Parce que c’est jeudi saint et que les rues sont désertées par les fidèles et les saints ? Ou parce que six cent quatre-vingt-trois personnes sont décédées hier, un chiffre toutefois optimiste au regard des quelque sept cents d’avant-hier ?

En l’absence de vie autour de nous, les festivités ou événements auxquels on ne prêtait guère attention avant le confinement (que les fidèles me pardonnent), comme les massives processions de la semaine sainte, commencent à manquer. Bien que je ne sois ni croyant ni idolâtre, je crois que l’an prochain je participerai à quelques-unes de ces processions, dans mon village où la tradition est très présente, ou à Málaga où Antonio m’a maintes fois invité.

Selon l’endroit d’où on regarde, les réactions sont de tous types, pour certains l’isolement est même une solution. « La quarantaine nous a été bénéfique : pendant que nous sommes confinés, nous avons un toit sur la tête. Ensuite, nous ne savons pas, nous ne voulons pas y penser, on vit au jour le jour. » Celui qui parle est un Cubain arrivé à Valence il y a un an et demi, qui vit avec des familles de Colombiens, Nicaraguayens et Roumains dans un centre ouvert par la Fondation privée Per Amor a l’Art. Bien qu’il subsiste par des petits boulots irréguliers (livreur de pizzas, agent de sécurité la nuit), il n’a toujours pas obtenu ses papiers. La situation actuelle lui assure un toit, mais quand tout redeviendra normal, la grande aventure commencera pour lui et sa famille.

Un ami acteur m’a raconté une chose semblable. Je l’appelais pour, en plus de m’enquérir de sa santé, celle de sa partenaire et de ses chats, lui demander comment se portait sa libido depuis qu’il est isolé, ce à quoi il m’a répondu qu’elle était normale, voire meilleure. Que l’absence de stress et le fait de ne pas avoir de plans à court ou long terme bénéficiait à sa relation intime avec sa compagne. Sans établir de comparaison, il m’a raconté qu’un de ses amis, un psychologue qui propose des télé-consultations, lui avait confirmé que la plupart de ses patients se portaient mieux que d’habitude. La catastrophe et l’angoisse générale (ajoutée à l’absence de stress) créent des conditions positives, ils se sentent libérés par le fait de n’avoir pas à répondre aux besoins du quotidien. Je comprends que, dans un environnement si difficile et douloureux, leurs problèmes semblent moins graves, en comparaison. Je ne peux l’expliquer, mais je comprends que les patients du psychologue se sentent mieux alors que tout s’effondre.

Ceux qui ne se sentent pas si bien sont ceux qui se retrouvent sexuellement isolés (en particulier la population qui ne vit pas en couple et a une vie dissolue). J’ai donc appelé mon ami et lui ai posé des questions sur sa libido, après avoir lu un article dans ce même journal sur « les stratégies pour calmer l’appétit de contact humain ». Selon cet article, les gens utilisent plus que jamais leurs joujoux sexuels, un vrai désespoir se fait sentir chez certaines personnes seules et libres, la routine qui leur permet de satisfaire leurs désirs se trouve limitée par le confinement. Il semble qu’il y ait plus de sextos que jamais, les messages et échanges téléphoniques regorgent de contenu et de littérature pornographiques. Que les best-sellers du moment sont la ventouse pour clitoris, les masturbateurs masculins ainsi qu’une grande variété de jouets coquins pour couples.

Pedro Almodóvar rend hommage aux agents de santé lors de la crise des coronavirus le 3 avril 2020 à Madrid.

2020 Europa Press

Après avoir lu cet article, j’ai appelé plusieurs amis et amies pour vérifier l’état de leur appétit sexuel. Un seul, désespéré, m’a confié qu’il discutait en ligne avec d’autres et les rencontrait dans des supermarchés pour baiser dans les toilettes, mais en général, la pandémie et l’isolement qui a suivi ont réfréné les besoins érotiques d’une majorité de mes interlocuteurs. Moi par exemple, ma libido m’a abandonné dès qu’a commencé le confinement. La tristesse et la préoccupation ont supplanté les fantaisies érotiques. Mais je conçois que le sexe soit une nécessité et un commerce. J’ai lu dans un journal un article sur la situation désespérée que vivent les professionnelles du sexe.

« Nous sommes désespérées, explique une prostituée à Alicante, personne n’a jamais pensé à nous, mais jamais nous n’avons été aussi invisibles qu’en ce moment. »

Certaines de ses collègues sont parties passer la quarantaine avec un client, pour un prix réduit. En lisant cela, par déformation professionnelle, je me dis que cette perspective serait un bon sujet pour un scénario. Pour une raison très pragmatique, le client et sa putain décident de passer la quarantaine ensemble, moyennant une réduction sur le prix habituel des services. Cela signifie non seulement que les désirs charnels du client seront satisfaits, mais qu’il vivra avec la professionnelle une situation très semblable à celle d’un couple marié. Ensemble vingt-quatre heures sur vingt-quatre, du temps pour parler, partager, raconter leurs enfances, leurs familles, pour se dénuder physiquement et psychologiquement, se découvrir mutuellement. C’est une situation délicieuse à imaginer. S’ils survivent à cette quarantaine, je prédis à ces couples une relation très solide.

Mon frère a posté le 7 avril un tweet qui compare les réactions espagnole, française et allemande face au désastre économique que le coronavirus engendre pour l’industrie culturelle. Le ministre espagnol de la Culture a confirmé la veille qu’il n’y aura pas de mesures spécifiques pour le secteur. Autant dire, zéro aide, et il est resté pépère devant la stupeur des personnes concernées.

Le ministre espagnol de la Culture et des Sports José Manuel Rodríguez Uribes assiste à la première réunion du cabinet du nouveau gouvernement à Madrid, le 14 janvier 2020.
Le ministre espagnol de la Culture et des Sports José Manuel Rodríguez Uribes assiste à la première réunion du cabinet du nouveau gouvernement à Madrid, le 14 janvier 2020.

Phooto : Burak Akbulut / Anadolu Agency

Le gouvernement français se mobilise pour défendre la culture nationale face au coronavirus. Le ministre de la Culture engage 22 millions d’euros pour appuyer le secteur culturel. L’Allemagne inclut la culture dans sa liste de « biens de première nécessité ». L’industrie culturelle pourra accéder aux liquidités débloquées par le gouvernement d’Angela Merkel.

Trois réactions très différentes et très éloquentes. Dans une lettre au ministre de la Culture, le prestigieux directeur de théâtre Lluís Pasqual commence par affirmer que ce pays n’aime pas ses artistes. Il peut les admirer, les envier, voire les adorer dans certains cas, mais les aimer, c’est autre chose. Et il a entièrement raison. La lettre est un reproche long et exhaustif à l’absence historique de défense des travailleurs de la culture, et au ministère du même nom qui ne nous a que trop rarement représentés.

Lorsque la formation du nouveau gouvernement de Pedro Sánchez a conduit à l’exclusion de José Guirao (le précédent ministre de la Culture, l’un des meilleurs gestionnaires culturels qu’il nous ait été donné d’avoir ces quarante dernières années, politiquement indépendant mais très expérimenté en matière de culture), j’ai vécu cette exclusion comme une grande perte que la réalité n’a fait que confirmer. La nomination de M. Rodríguez Uribes est politique, c’est un homme de parti, comme on dit, on lui a donné ce portefeuille comme on aurait pu lui donner n’importe quel autre. En quarante années de démocratie, nous n’avons pas eu de chance avec le ministère de la Culture, je me souviens seulement de Carmen Alborch (entre les années 1993 et 1996) et de José Guirao, l’avant-dernier ministre qui a fait tout ce qu’il a pu pendant ces quelques mois d’intérim. Peu importe la tendance politique, parmi les différents gouvernements qui ont administré notre pays, aucun n’a eu la volonté politique d’aider le secteur culturel.

Après le mépris exprimé lundi par le ministre Uribes, et les protestations qu’il a reçues de la part du secteur, la ministre des Finances et porte-parole du gouvernement, Mme Montero, a promis en ce vendredi saint qu’une réunion des deux ministres et du secteur culturel se tiendrait, au cours de laquelle je suppose que la situation actuelle sera reconsidérée.

Mais revenons à l’enfermement, et aux mesures immédiates permettant de le combattre. Je fais confiance au cinéma, aux films que l’on voit qui nous divertisssent et nous enrichissent, et puisque j’ai commencé cette chronique en parlant de tristesse, j’en ai choisi qui parlent d’amours contrariées.

Kirk Douglas et Kim Novak dans Liaisons secrètes, de Richard Quine, 1960. D’apres le roman de Evan Hunter.
Kirk Douglas et Kim Novak dans Liaisons secrètes, de Richard Quine, 1960. D’apres le roman de Evan Hunter.

© Columbia – Bryna – Quine Productions

Liaisons secrètes, de Richard Quine, avec sa muse Kim Novak, un genre d’histoire semblable à celles qu’écrit Richard Yates dans ses romans.

Ralph Fiennes et Julianne Moore dans La Fin d’une liaison, de Neil Jordan, 1999.  D'après le roman de Graham Greene.
Ralph Fiennes et Julianne Moore dans La Fin d’une liaison, de Neil Jordan, 1999.  D’après le roman de Graham Greene.

© Columbia

La Fin d’une liaison, de Neil Jordan, basé sur un merveilleux roman de Graham Greene, où l’amant désespéré qu’interprète Ralph Fiennes se débat avec le souvenir de la femme qui l’a abandonné des années plus tôt, sans que jamais il comprenne pourquoi. Il a toujours supposé que « quelqu’un » s’interposait dans leur relation, et s’il ne se trompait pas, il ne pouvait pas savoir que ce « quelqu’un » était Dieu.

Joan Fontaine et Louis Jourdan dans Lettre d’une inconnue, de Max Ophuls, 1948. D’apres le roman de Stefan Zweig.
Joan Fontaine et Louis Jourdan dans Lettre d’une inconnue, de Max Ophuls, 1948. D’apres le roman de Stefan Zweig.

© Universal

Lettre d’une inconnue, de Max Ophuls. Chef-d’œuvre d’une délicatesse saisissante basé sur un roman du grand Stefan Zweig. Le cinéma romantique à son meilleur.

Jeanne Moreau dans Ascenseur pour l’échafaud, de Louis Malle, 1958.
Jeanne Moreau dans Ascenseur pour l’échafaud, de Louis Malle, 1958.

© Nouvelles Editions de Films

Ascenseur pour l’échafaud, de Louis Malle. Le film mérite d’être vu, ne serait-ce que pour Jeanne Moreau marchant le long des trottoirs de Paris. En plus de la bande originale improvisée en direct lors d’une projection par Miles Davis, durant ses années parisiennes. Et Maurice Ronet, toujours mystérieux et chaleureux. Et triste. Mais dans cette liste, la tristesse est une vertu.

Jean Seberg dans Bonjour Tristesse, d’Otto Preminger, 1958. D’apres le roman de Françoise Sagan.
Jean Seberg dans Bonjour Tristesse, d’Otto Preminger, 1958. D’apres le roman de Françoise Sagan.

© Wheel Productions

Bonjour tristesse d’Otto Preminger, avec Jean Seberg adolescente, avant qu’elle n’explose dans À bout de souffle de Godard, mais déjà avec une coupe à la garçonne. J’ai un faible pour ce film et pour Françoise Sagan, Deborah Kerr et David Niven. J’adore les films qui parlent de l’ennui de la haute bourgeoisie. Même si Tristesse est bien plus que cela.

Jeanne Moreau dans La Notte, de Michalangelo Antonioni, 1960.
Jeanne Moreau dans La Notte, de Michalangelo Antonioni, 1960.

© Silver Films

La notte, d’Antonioni, sur l’ennui existentiel, cette fois dans le milieu de la haute société milanaise, servi par un trio formidable, Jeanne Moreau, Monica Vitti et Marcello Mastroianni. Le monologue final de Jeanne Moreau est l’une des fins les plus belles et tristes dont je me souvienne.

Alberto Sordi et Franco Interlenghi dans Les Vitelloni, de Federico Fellini, 1953.
Alberto Sordi et Franco Interlenghi dans Les Vitelloni, de Federico Fellini, 1953.

© CitŽ-Films / Peg Rome

Les Vitelloni, de Fellini. J’adore aussi les films qui évoquent la vie à la campagne. En Espagne, nous avons deux chefs-d’œuvre sur ce thème : La Tia Tula, de Miguel Picazo, et Grand-Rue de Juan Antonio Bardem, tous deux sont des incontournables à voir – bon, nous en avons beaucoup d’autres. Ici, quand on parle de la vie rurale, on prête plus attention à la solitude des femmes, et ces deux films que je recommande racontent la vie de deux vieilles filles. Les Vitelloni, cependant, évoque la solitude et l’ennui de deux célibataires, deux hommes trentenaires, des grands garçons sans futur, qui noient leurs solitudes au café du coin ou en faisant les quatre cents coups, comme dans Grand-Rue. Un autre chef-d’œuvre de Fellini, avec un Alberto Sordi inoubliable.

Françoise Dorléac dans La peau douce, de Francois Truffaut, 1964.
Françoise Dorléac dans La peau douce, de Francois Truffaut, 1964.

© Francois truffaut les films du carrosse / Collection CHristophel

La Peau douce, de Truffaut, avec Françoise Dorléac dans toute sa splendeur. Un de mes Truffaut préférés.

Gloria Grahame et Humphrey Bogar dans Le Violent, de Nicholas Ray, 1950.
Gloria Grahame et Humphrey Bogar dans Le Violent, de Nicholas Ray, 1950.

© Columbia

Le Violent, de Nicholas Ray. Un film noir insolite, sur un personnage vraiment violent, Bogart. Le MacGuffin du film est la recherche d’un assassin – tout désigne Bogart – mais ce qui importe et intéresse, c’est la vie du couple Bogart-Gloria Grahame, en raison de son mauvais caractère à lui. Le film raconte l’histoire d’un homme violent mais innocent, dans une perspective très originale. La tendresse des violents. Tout, dans le film de Nick Ray, est très original.

Nous en avons déjà terminé avec cette semaine sainte dans des rues vides, et voilà qu’un tas de festivités nous attendent, dans des rues probablement tout aussi désertes. Je ne m’y fais pas.

Traduction : Sophie Rahal

Source officielle de cet article : telerama

Marino Stozza
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