Pour les sourds, des masques transparents

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Yannick Moreau, Marcel Hordenneau

Comme moi, vous les avez sûrement vu passer sur les réseaux sociaux, ce type de post facebook qui présente un masque transparent adapté à la lecture labiale, la lecture sur les lèvres.Pour ma part, j’en ai reçu une bonne dizaine.

Pas étonnant.
J’ai crée il y a 3 ans,[Tout-Info/Tout en Signes], une émission d’informations traduites en langue des signes, pour permettre aux sourds d’accéder à l’information régionale du réseau France 3.

Pour élaborer cette émission, je travaille en étroite collaboration avec Sophie Hougard, elle est sourde. Nous discutons et adaptons les reportages en langue des signes, c’est notre langue commune.

Ma langue des signes est assez basique, correcte et suffisante pour me faire comprendre et échanger avec Sophie, pour que nous traduisions ensemble les reportages, afin qu’elle les présente et les signe à l’antenne.

Parfois, quand je ne comprends pas un signe ou une expression sourde, Sophie prononce lentement en français le mot ou l’expression, afin que je lise sur ses lèvres.
J’ai alors, comme elle, l’image sans le son.

L’inverse est valable. Il m’arrive aussi de recourir à l’oralisation (je parle alors très doucement en détachant bien les syllabes, afin qu’elle me comprenne). Quand cela ne suffit pas nous passons par l’écrit.

Pour Sophie, comme pour moi, cette manière d’échanger n’est qu’un outil, un pis-aller. Elle demande surtout beaucoup d’effort de part et d’autre. Le français est une langue formidable, mais piégeuse, composée de diphtongues, et de faux-amis!

Faites l’essai. Prononcez, mais sans le son, ne serait-ce que le mot pain!…quoi ? qu’avez-vous dit? Main? Bain? ah… Pain!

Vous verrez que même sur les mots simples, vous ne percevrez que les voyelles, pas les consonnes! C’est d’ailleurs comme cela que les graphistes des dessins animés procèdent: ils ne dessinent que les mouvements des lèvres de leurs personnages formant les voyelles…le reste, les consonnes, est amené par la voix off qui les énonce.

Bref, ce petit exposé pour vous faire comprendre que la lecture labiale n’est aisée, ni dans un sens, ni dans l’autre que l’on soit sourd ou entendant.
Si les sourds sont nés sans l’ouïe, n’allez pas croire qu’ils compensent avec un « super pouvoir » de lecture labiale!

Alors ces masques transparents? L’avis des sourds

A priori ce masque transparent, c’est une formidable idée pour permettre aux personnes sourdes et malentendantes de comprendre et de se faire comprendre en cas de maladie (coronavirus ou autre).

A priori seulement.

Cette belle idée part d’un postulat: que tous les sourds et malentendants lisent parfaitement sur les lèvres. Ce qui n’est pas le cas, comme je l’ai évoqué plus haut.

La plupart des interlocuteurs sourds que j’ai contactés, pour les besoins de cet article, sont perplexes voire opposés à ce masque transparent.

Il existe déjà un tel fossé d’incompréhension dans la vie quotidienne entre sourds et entendants, que la question de ce masque leur parait aussi accessoire qu’inutile dans leurs cas.

Pour Stéphane Amossé qui dirige un centre de formation en langue des signes, STEUM, »cela veut dire que l’on nous force à lire sur les lèvres, à faire des efforts, alors que notre langue c’est la Langue des signes? Ok pour un masque transparent mais il faut qu’il s’accompagne de signes. Que les efforts soient partagés.

Le problème c’est que si on met un masque transparent, la première chose que va nous dire la personne entendante en face c’est «ah ok vous lisez sur les lèvres». Cela veut dire que cette personne ne fera pas d’effort pour s’adapter à la personne sourde. Pour moi, en termes de communication, je préfère que la personne porte un masque normal et apprenne la langue des signes! Ce serait une véritable égalité d’adaptation! «

Si Stéphane estime que pour les mal-entendants, ou les entendants devenus sourds « légers » (comme les personnes agées), ce masque transparent peut peut-être favoriser la communication, c’est à eux de s’exprimer sur le sujet et de se battre pour qu’il soit généralisé. Mais il n’en va pas de même pour les sourds profonds et tous ceux qui ont fait le choix de la langue des signes.

Il préfèrerait qu’un véritable budget soit alloué aux parents d’enfants sourds, aux associations, aux écoles pour favoriser l’apprentissage de la langue des signes dans tous les domaines de la société.

Soizick Pothin-Lucas, a fait le tour du monde avec sa famille. Pendant leur périple, elle et les siens ont toujours communiqué en adaptant la langue des signes française à celles des pays visités. La lecture labiale, durant ces neuf mois de voyage n’aurait pu leur être d’aucun recours !
Pour Soizick, habituée à cotoyer des entendants, « quand on lit sur les lèvres cela demande un effort incroyable. Et si on a des problèmes de santé, qu’on est fatigué par la maladie, cela rend la chose encore plus difficile. On peut s’exposer aux malentendus, ne pas comprendre précisément ce qu’on nous dit…non pour moi cette idée de masque transparent n’est pas une bonne solution »

» Et puis, poursuit Véronique Gouriou, professeur de langue des signes,cela signifie une fois de plus que c’est à nous de nous adapter, cela encourage les professionnels à nous demander de lire sur les lèvres. C’est agaçant! À Nantes, par exemple, l’accessibilité aux soins n’est absolument pas favorisée. Ce type de masque dans le milieu médical peut encourager à continuer ainsi, sans qu’aucun effort ne soit fait pour permettre aux sourds de comprendre dans leur langue ce qu’ils ont, de quoi ils souffrent ! »

J’ai aussi contacté Françoise. Contrairement aux personnes sourdes précédemment interviewées, Françoise est une sourde qui signe et qui oralise parfaitement. Son travail, elle est chauffeur routier, l’oblige constamment à s’adapter.
Ça tombe bien, Françoise rentre de l’hôpital. Non pas pour cause de Covid 19, mais parce qu’elle vient d’accoucher! Elle a donc vécu très récemment une confrontation avec un personnel soignant qui n’était pas doté de masques transparents, mais qui, surtout, ne signait pas.

« Je pense qu’il faut d’abord que le monde médical soit sensibilisé aux patients sourds, car il faut penser à ceux qui ne lisent pas sur les lèvres. Il faut s’adapter au public sourd en simplifiant des termes qui sont très compliqués, accepter de communiquer comme avec un patient entendant sans l’infantiliser ou le prendre pour un attardé mental!
Il faudrait d’abord que les soignants suivent une formation de base en langue des signes, ce serait pas mal, avant de voir plus loin comme des masques chirurgicaux transparents pour qu’on lise sur les lèvres! »

Lorsqu’elle a accouché la jeune maman aurait aimé être accompagnée par une interprète ou même une infirmière signante, histoire d’être rassurée et pour s’épargner la fatigue de la lecture labiale…pas de chance, en plus d’être « isolée dans sa langue », elle a eu droit à un sermon qui l’a anéantie.

« Je suis tombée sur une infirmière qui pensait que j’étais incapable d’élever mon enfant à cause de ma surdité. Il a fallu que ma mère intervienne car je craquais complètement. Ma mère lui a expliqué que j’étais conductrice de 44 tonnes et que je communique à l’oral. Moi, elle ne me croyait pas. Ma mère a dû insister pour dire que j’étais tout à fait capable…« .

Le masque transparent est loin d’être une solution idéale, et surtout loin d’être plébiscité par la communauté sourde.
Sans compter, que lorsque l’on parle de la buée se dégage sur la partie transparente du masque ce qui brouille encore plus le message et les informations transmises.

La lecture labiale ou « l’oralisation », un fantasme d’entendant

La lecture labiale et son corollaire, « l’oralisation », c’est un fantasme d’entendant.

C’est croire à un miracle: qu’un sourd se mette un jour à parler, à défaut d’entendre, comme vous et moi!

C’est d’ailleurs, ce qui a poussé la communauté scientifique, à partir de 1880, à éradiquer l’apprentissage de la langue des signes de l’enseignement des jeunes sourds.
Peu de personnes le savent, mais la langue des signes a été interdite pendant un siècle en France!

Les médecins, mais aussi l’église (qui gérait à l’époque les instituts de formation des jeunes sourds) se sont persuadés que les sourds étaient capables de lire sur les lèvres, de parler même en y mettant un peu du leur…peine perdue!

Médecins et enseignants spécialisés ont passé un siècle à rééduquer les sourds à la parole.
Plutôt que de favoriser l’apprentissage de la lecture et de l’écriture.

Ce faisant, ils ont éloigné les sourds de la société, les stigmatisant, les assimilant à des « mal-comprenants » ou pour le dire de manière plus crue…à des idiots !

Pour une majorité de sourds, aucun outil, aussi performant soit-il, aucune idée aussi louable soit-elle, n’est capable de garantir une parfaite accessibilité.
À leurs yeux, rien ne remplacera jamais un interprète ou un interlocuteur capable de s’exprimer en langue des signes.

Source : France Info

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
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