Récits d’étudiants confinés : La déchéance de Marguerite, par Chada Mourabit

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Journaliste, photographe, mais aussi professeur de culture générale en BTS, j’ai proposé aux étudiants de raconter leur confinement. Inspirés, ils se dévoilent avec gravité, humour, angoisse, imagination, poésie… Cet espace est le leur le temps du confinement. Flore d’Arfeuille

Cela
fait dix jours que Marguerite est troublée par le discours du Président. Ni
télévision ni radio à bord, elle essaye en vain d’imaginer quelle est la réaction
du Français face à la situation d’urgence. Veuve, fermière, la soixantaine :
tels sont les attributs de cette femme qui a déserté les bancs de l’école à l’âge
de 13 ans. Marguerite est tourmentée par les évènements. Elle ne prend aucun
plaisir à déguster son café fraichement moulu et ses œufs venus tout droit de
son poulailler. Elle en est presque épuisée. Après tout, elle est seule et n’a
aucune attache. Elle se dirige d’un pas décidé vers son poulailler afin
d’évacuer ses pensées négatives.

Les poules lui réservent le meilleur accueil qui soit : elles
montrent toujours ce même enjouement. Mais en servant leur repas, une douleur
saisit Marguerite. Elle se retrouve à terre, terrassée par une crise d’angoisse.
Qui soignerait ses bêtes si elle mourait de ce virus ? Ses poules n’ont
qu’elle et elle n’a que ses poules. Elle ressent une solitude angoissante et
court vers sa maison. Elle remet en cause toute son existence, fouille dans son
tiroir, elle doit absolument trouver les herbes sauvages qui la soignent de tous
ses maux. Elle se sent seule. Depuis la perte de son époux, elle est plongée
dans un silence et une routine tournée autour de ses poules.

Midi
passé, elle se redresse et décide de profiter de tout. C’est sa dernière
journée sur terre, il est hors de question de laisser la lenteur lui voler ses derniers instants de lucidité. Elle se dénude et se jette dans un bain de
boue, ce geste symbolise pour elle la plus grande des délivrances. Dorénavant,
elle vivrait comme tout le monde, à une vitesse invraisemblable mais
nécessaire ; il est temps de tout gouter. Cette grande économe veut désormais
gaspiller. Les magasins ne sont pas ouverts mais elle a en sa possession un
outil extraordinaire : son téléphone mobile. Elle se rend sur Google et
explore tout ce qu’elle n’a jusqu’alors jamais eu l’occasion de voir. Elle commande
une cigarette électronique, des nœuds papillon pour ses poules et une multitude
de gadgets absurdes dont elle ne comprend
même pas l’usage. Cet excès lui fait du bien, elle sent en elle une
explosion d’émotions, une vitesse qui lui redonne de la vie. Elle est dans
l’air du temps, cette dimension où il ne faut pas trottiner mais où il est
inévitable de courir. Elle n’est plus seule. Elle aussi participe à notre
déchéance.

Source du post: liberation.fr

Marino Stozza
Marino Stozza
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