«Retour à début mars»

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Coronavirus : une fermeture généralisée des écoles est-elle envisagée en France ?

Tribune. Tous les soirs, la conférence de presse du directeur général de la santé permet de suivre le décompte officiel des nouvelles hospitalisations, des nouvelles entrées en réanimation et des nouveaux décès des suites du Covid-19. Il n’aura échappé à personne que la France semble avoir atteint le pic de l’épidémie, comme le suggère notamment la stabilisation du nombre de patient·e·s en réanimation.

Le jour où la décrue s’amorcera véritablement, il sera tentant de crier victoire. Ce serait pourtant indécent. D’abord, à cause du nombre de morts, qui va mathématiquement doubler (au moins) après le passage d’un pic éventuel. Oui, on aura réussi à freiner la transmission du virus, mais en usant d’une méthode qui nous vient du Moyen Age : l’assignation à domicile de toute la population, une méthode que l’Organisation mondiale de la santé classe pudiquement dans le registre des interventions «non pharmaceutiques» contre l’épidémie.

Bien sûr que nous atteignons le pic : la durée d’incubation est en moyenne de cinq jours, le temps qui sépare les premiers symptômes du décès est en moyenne de 18 jours (source : The Lancet), donc 23 jours après le début du confinement (c’est-à-dire autour du 9 avril), il est normal d’avoir atteint le niveau haut des décès quotidiens. Ce pic sera plus ou moins un plateau, et la décrue sera plus ou moins longue, en fonction des nouvelles contaminations qui auront continué après le 17 mars dans le cadre intrafamilial (à cause de l’incapacité de l’Etat à organiser le dépistage et l’isolement des personnes positives), et surtout du maintien des activités économiques non essentielles, foyer majeur de transmission du virus dans un contexte où personne ne contrôle le bon usage des «gestes barrières» (l’inspection du travail ayant été priée de se taire).

Le mercredi 8 avril, le Premier ministre Edouard Philippe a parlé à l’Assemblée d’«un succès à bas bruit» pour évoquer la mobilisation des hôpitaux. Alors que les capacités théoriques de réanimation ont été étendues jusqu’à 10 000 lits, le plateau actuel de l’épidémie se situe aux alentours de 7 000 patient·e·s en soins intensifs. Oui, c’est une bonne nouvelle, mais de là à parler de succès… On croit entendre Donald Trump qui, de l’autre côté de l’Atlantique, assure que si le nombre de décès reste inférieur à 200 000, alors ce sera une réussite.

Un jour (peut-être le 11 mai, peut-être plus tard), le nombre de patient·e·s Covid+ en réanimation en France ne sera plus que de quelques centaines. Ce jour-là, nous n’aurons fait que revenir à la situation de début mars. Rappelons qu’il y avait 700 patient·e·s en réanimation le jour 1 du confinement, mardi 17 mars. Il aura fallu toutes ces semaines de prison volontaire pour simplement revenir au point de départ.

Dans la trilogie Retour vers le futur, Marty McFly voyage vers des instants précis du passé pour tenter de choisir des futurs alternatifs. Pour le gouvernement, le confinement remplit la fonction de la DeLorean du film. Il lui permet de revenir à début mars, et de tenter d’agir autrement qu’il ne l’a fait la première fois.

La feuille de route du déconfinement a été clairement définie par les scientifiques spécialistes. C’est notamment le cas de Devi Sridhar, professeure à l’université d’Edimbourg. Elle fait partie des scientifiques qui avaient mis en garde, il y a plusieurs années déjà, contre le risque de pandémie d’un nouveau virus venu des chauves-souris et transmis d’un pays à un autre par les flux aériens.

Au moment du déconfinement, il faudra que le gouvernement ait bien mis en place un plan de dépistage massif au moindre symptôme, avec isolement des personnes positives dans des lieux dédiés (par exemple les hôtels, qui sont vides en ce moment) plutôt que renvoi dans le foyer familial. En amont des tests biologiques, il faudra sans doute utiliser toute la palette possible des moyens de tri : relevé de températures, scanner des poumons, questionnaires de symptômes auto-administrés… Au-delà, il faudra aussi organiser des campagnes de dépistage aléatoire dans la population générale sans symptômes, afin de pouvoir identifier des foyers silencieux le plus tôt possible.

La France devra aussi se doter d’une capacité d’enquête rapide pour identifier les contacts de la personne positive et les dépister à leur tour. Ceci implique de recruter et former, dès maintenant, des milliers de gens pour constituer les équipes dédiées à cette enquête de contacts, car les maigres forces des agences régionales de santé ne suffiront pas.

Il faudra aussi s’assurer que les soignant·e·s, le personnel des Ehpad et des foyers sont toujours équipé·e·s du meilleur niveau de protection, afin que ces lieux de care ne deviennent pas des lieux de transmission du virus.

Il faudra organiser une campagne massive de tests d’anticorps, afin de déterminer qui a déjà été touché par le virus dans le passé (parfois sans le savoir), et peut donc se prévaloir d’une immunité dans les mois qui viennent.

Il faudra, enfin, utiliser toutes les ressources productives disponibles sur le territoire français (en recourant si besoin à la réquisition et à l’impôt) pour atteindre l’autonomie en termes de production de masques, blouses, écouvillons, respirateurs, médicaments d’anesthésie… et pouvoir aussi en exporter vers les pays moins dotés.

Cette sortie de crise doit être préparée dès maintenant, sinon le confinement n’aura servi à rien. Nous devons exiger que la conférence de presse quotidienne du gouvernement fasse le point, non plus seulement sur le nombre de cas et de décès, mais aussi sur l’évolution en temps réel des mesures et des ressources nécessaires pour remplir la feuille de route du déconfinement. Ceci aura, au passage, des vertus non négligeables en termes de santé mentale, en nous offrant une perspective sur le monde d’après. Espérons que ce nouvel épisode de «Retour à début mars» soit un excellent opus, et qu’il permette d’oublier la médiocrité du précédent.


Pascal Marichalar chercheur au CNRS, Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (IRIS)

Source du post: liberation.fr

Maria Rodriguez
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