Revisitez la saga d’Antoine Doinel, l’alter ego de François Truffaut au cinéma

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Revisitez la saga d’Antoine Doinel, l’alter ego de François Truffaut au cinéma

Le réalisateur a consacré cinq films à son personnage autobiographique fictif, avec son acteur fétiche Jean-Pierre Léaud.

François Truffaut réalisait en 1959 son premier long métrage, Les Quatre-cents coups, en s’inspirant de son enfance. Il se révélait comme auteur, découvrait son acteur Jean-Pierre Léaud, et remportait le Prix de la mise en scène à Cannes. C’était l’acte de naissance d’Antoine Doinel qui allait l’occuper sur quatre autres films : Antoine et Colette, Baisers volés, Domicile conjugal et L’Amour en fuite. Une saga modeste et intimiste, inépuisable, qui couvre les années 1960 jusqu’à la fin des années 70 : toute une histoire.

La plateforme de streaming Netflix offre en partenariat avec MK2 une grande partie des films de François Truffaut, dont la plupart de la saga Antoine Doinel. Les manques sont disponibles sur Universciné.

« Les Quatre-cents coups » : l’enfance nue

Un premier film est pour nombre de réalisateurs, nourri de souvenirs personnels, autobiographiques. C’était moins le cas aux origines du cinéma, jusque dans les années 1950. Mais dans la France d’après-guerre se dessine une « politique des auteurs », définie en 1955 par François Truffaut, critique aux Cahiers du Cinéma. Sa thèse privilégie le réalisateur comme auteur de son sujet et de son scénario. Il se réfère dans son texte à Dreyer, Renoir, Hawks ou Hitchcock. Rien d’étonnant qu’il suive son credo quand il réalise son premier film. Les Quatre-cents coups s’inspire de son enfance, vécue chez sa mère volage et son beau-père, près de la place de Clichy, à Paris.

Truffaut baptise son alter ego Antoine Doinel et ne sait pas encore qu’il occupera vingt ans de sa vie de cinéaste. Suite à une petite annonce publiée pour trouver un jeune interprète, il fait un bout d’essai avec le jeune Jean-Pierre Léaud. Cette première rencontre reste un véritable morceau d’anthologie. Affaire conclue, il sera le jeune Doinel et le restera jusqu’au dernier opus de la saga, L’Amour en fuite, tourné en 1978.

Garçon peu assidu à l’école, Antoine préfère faire l’école buissonnière avec son copain René dans les fêtes foraines de la place de Clichy ou au cinéma. Suite à un petit larcin, il se retrouve en maison de correction, parvient à s’enfuir et goûte pour la première fois son entière liberté. Les Quatre-cents coups a tout d’un film cathartique pour Truffaut, qui y projette ses frustrations d’enfants, ses aspirations et révoltes. Il y confie son manque d’amour, malgré une mère attachante, son évasion dans l’imaginaire, son admiration pour Balzac et le cinéma d’Orson Wells.

Le film capte le Paris des années 1950-60 comme aucun, tout comme le monde de l’enfance, avec une empathie rare et un humour tendre irrésistible. Truffaut restera très attaché à l’enfance qu’il avait déjà abordé dans son court métrage Les Mistons (1957), et sur lequel il reviendra dans L’Enfant sauvage (1969) et L’Argent de poche (1976). Avec Les Quatre-cents coups, François Truffaut a créé un grand personnage romanesque qu’il ne cessera de développer durant vingt ans dans ses films.

« Antoine et Colette » : l’amour à vingt ans

Fort de son succès, d’un triomphe à Cannes, accompagné de son jeune acteur Jean-Pierre Léaud qui frôla le prix d’interprétation, François Truffaut enchaîne film sur film : Tirer sur le pianiste (1960) avec Charles Aznavour, et Jules et Jim (1961), avec Jeanne Moreau, deux titres majeurs. Il revient en 1962 à Antoine Doinel dans un des cinq sketches de L’Amour à vingt ans, qu’il cosigne avec entre autres Marcel Ophüls et Andrzej Wajda.

Il réalise un délicieux court métrage où il réinvite Jean-Pierre Léaud trois ans après Les Quatre-cents coups. Âgé de 17 ans, Antoine est autonome, travaille dans l’industrie du disque chez Philipps, et vit dans son propre appartement. Passionné de musique, il rencontre aux Jeunesses musicales Colette (Marie-France Pisier) dont il tombe amoureux. Il ne cesse de la relancer et de fréquenter ses parents pour la séduire… en vain.

C’est une magnifique évocation d’une jeunesse en quête d’indépendance au début des années 1960. Antoine et Colette visualise encore le Paris de l’époque comme rarement. Truffaut respire Paris, transpire Paris, expire Paris. Histoire d’un amour déçu, son court récit continue sa quête de romanesque. Son héros est comme Lucien de Rubempré des Illusions perdues de Balzac qu’il admire, plein d’ambition mais éconduit. Si on a oublié les quatre autres sketches, Antoine et Colette est une pépite qui figure en bonus sur le DVD de Baisers volés (MK2 Editions).

« Baisers volés » : Le Lys dans la vallée

François Truffaut attend six ans pour revenir sur les frasques d’Antoine Doinel en 1968, dans Baisers volés. Réalisé avant les événements de mai, il évoque la manifestation en faveur du cofondateur et président de la Cinémathèque Henri Langlois, évincé par le ministre de la Culture André Malraux. Il dédie son film à Langlois et cite dans le film la fameuse manifestation, considérée comme annonciatrice de celles à venir.

Baisers volés est sous-titré Que reste-t-il de nos amours ?, titre de la chanson de Charles Trenet qui accompagne le générique du film. Antoine a fini son service militaire et revient à Paris en quête d’un emploi. Il fréquente des proches (Daniel Ceccaldi, Claire Duhamel), parents de Christine (Claude Jade) qui n’est pas insensible à Antoine. Engagé comme détective privé, il enquête chez un chausseur (Michael Lonsdale), honni par ses employés. Il tombe éperdument amoureux de son épouse Fabienne Tabard (Delphine Seyrig, lumineuse) qui va lui donner une leçon de vie. Passée cette initiation, Antoine va s’engager auprès de Christine et lui demander sa main.

François Truffaut est devenu un réalisateur accompli et reconnu. Il a tourné La Peau douce (1964), Fahrenheit 51 (1966) en Angleterre et sort tout juste de La Mariée était en noir (1968) avec Jeanne Moreau, Michel Bouquet et Jean-Claude Brialy. Baisers volés est le récit initiatique du passage de l’enfance à l’âge adulte. Il le transpose dans une adaptation très libre du Lys dans la vallée de Balzac, où Félix de Vandenesse vit une passion platonique avec sa protectrice Madame de Morsauf, qui mourra de cet amour impossible. Il y est fait directement allusion dans le film quand Fabienne Tabard corrige Antoine sur l’idéalisation qu’il se fait d’elle.

Comme Félix de Vandenesse, Antoine Doinel atteint la maturité à l’issue de cette leçon de vie. Baisers volés est sans doute le meilleur film de la saga Antoine Doinel.

« Domicile conjugal » : chronique d’une cour d’immeuble

Quitté dans les bras de Christine, on retrouve Antoine marié dans Domicile conjugal, deux ans après Baisers volés, en 1970. La distribution est la même, et Truffaut filme Claude Jade comme un amoureux, ce qui était le cas puisqu’il sera à deux doigt de l’épouser.

Les deux tourtereaux découvrent la vie de couple avec allégresse. Antoine colore et vend des fleurs dans la cour de leur immeuble, alors que Christine donne des cours de violon. Cette cour est l’épicentre de la petite communauté de leur immeuble et du film. Antoine trouve un emploi dans un centre de fret naval où il conduit des maquettes de bateaux dans un port miniature, comme un enfant. Quand viennent des visiteurs japonais, il rencontre Kyoko qui devient sa maîtresse, alors que Christine vient d’accoucher d’un fils. Elle découvre le pot aux roses et expulse Antoine du domicile conjugal…

Truffaut reste fidèle à la chronique qui rythme sa saga Antoine Doinel, mais il la pimente d’une intrigue de vaudeville. Plutôt que toute malignité, l’adultère d’Antoine le ramène à sa juvénilité première, caractéristique majeure du personnage. Impulsif et naïvement passionné, il en subira les conséquences. Au cœur du film : l’installation d’un jeune couple au début des années 1970, dans la découverte de l’autre au quotidien, avec ses hauts et ses bas, jusqu’à la rupture.

Domicile conjugal est un condensé de vie, traité avec légèreté, toujours habité d’une foule de seconds rôles attachants qui animent cette cour d’immeuble tel un microcosme parisien. François Truffaut capte toujours l’air du temps, mais ce qui devait être très contemporain à l’époque, se regarde aujourd’hui avec nostalgie. Un effet indissociable de la filmographie d’Antoine Doinel.

« L’Amour en fuite » : Antoine tourne en rond

Personne ne s’attendait à ce que Truffaut revienne sur son alter ego, neuf ans après Domicile conjugal, avec L’Amour en fuite en 1979. Il choisit contre toute attente la présentatrice télé Dorothée pour tenir le rôle de la nouvelle maîtresse d’Antoine, Sabine. Pas étonnant en fait : son visage n’est pas sans rappeler la même douce juvénilité de Claude Jade, comme si Antoine recherchait toujours Christine en elle.

Mais le cœur du film, c’est le retour de Colette (toujours Marie-France Pisier), le premier amour déçu d’Antoine, qui le croise lors de son divorce avec Christine. Le film est une fugue, un chassé-croisé entre Antoine, Christine, Colette et Sabine, mais bien moins maîtrisé que dans les précédents chapitres.

La preuve la plus visible est le recours à de nombreux (longs) extraits des films précédents, comme si Truffaut ne savait pas comment nourrir son film pour clore son récit au long-cours. Mais le charme « truffaldien » opère tout de même.

Bonus : « L’Homme qui aimait les femmes »

L’Homme qui aimait les femmes en 1977, réalisé deux ans avant L’Amour en fuite, n’est pas directement rattaché à Antoine Doinel. Mais Bertrand Morane (Charles Denner, formidable) est comme un autre avatar de Truffaut. Son personnage est un peu un Antoine Doinel transfiguré, devenu adulte. Les nombreux flash-backs en noir et blanc du film renvoient d’ailleurs explicitement aux Quatre-cents coups.

Célibataire endurci, Bertrand est fasciné par les femmes, c’est un charmeur, un collectionneur, il les aime toutes et fait une fixation sur leurs jambes (comme Truffaut). Il dit d’elles : « Les jambes de femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens en lui donnant son équilibre et son harmonie« . Magnifique ! Bertrand, mature et viril, à l’encontre d’Antoine, a en commun avec lui une spontanéité juvénile. Elle leur donne une confiance commune qu’ils puisent dans leur fragilité. Antoine cherche l’amour idéal, Bertrand la trouve dans les expériences multiples. Ils se retrouvent dans la passion.

François Truffaut est le cinéaste des passions (Jules et Jim, La Mariée était en noir, La Sirène du Mississippi, La Chambre verte, La Femme d’à-côté, Vivement dimanche…). Les femmes sont au cœur de ses films, et l’enfance un sujet majeur de son œuvre. Comme s’il identifiait les hommes à des enfants.

Source : France Info

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
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