Le roman d’une impératrice

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Il y a une cinquantaine d’années de cela, on se désolait dans un coin de vieille petite ville allemande : un chemin de fer devait passer par là, bouleversant à son ordinaire d’anciennes habitudes, éventrant de vieilles demeures, rasant d’antiques promenades, où plusieurs générations étaient venues prendre le frais. Parmi les objets ainsi menacés par l’impiété des ingénieurs, au grand désespoir des bourgeois de l’endroit, un arbre, un tilleul, d’apparence vénérable, semblait l’objet d’un culte spécial et d’un regret particulièrement aigu. Le chemin de fer passa tout de même. Le tilleul ne fut pas coupé, mais on l’arracha du coin de terre où il avait pris racine et on le transplanta ailleurs. Pour le mieux traiter, on le mit en face de la nouvelle gare. Il se montra insensible à cet honneur, et sécha sur pied. On en fit deux tables : l’une d’elles fut offerte à la reine de Prusse, Élisabeth, l’autre à l’impératrice de Russie, Alexandra Feodorovna. Les habitants de Stettin donnaient à cet arbre le nom de Kaiserlinde (tilleul impérial), et, à les en croire, il avait été planté par une princesse allemande, qui s’appelait alors Sophie d’Anhalt-Zerbst, que l’on appelait familièrement Figchen, qui jouait volontiers sur la grande place de la ville avec les enfants qu’elle y rencontrait, et qui était devenue, ils ne savaient trop comment, impératrice en Russie, sous le nom de Catherine la Grande.

Catherine a passé en effet une partie de son enfance dans la vieille cité

poméranienne. Y a-t-elle aussi vu le jour ? Il est arrivé rarement que le lieu de naissance des grands personnages de l’histoire moderne ait fait se renouveler la querelle soulevée jadis autour du berceau d’Homère. Ce qui s’est produit à cet égard au sujet de Catherine est donc une des singulariés de sa destinée. Nul registre d’aucune paroisse de Stettin n’a conservé trace de son nom. Le fait s’est reproduit pour la princesse de Wurtemberg, femme de Paul Ier, et peut s’expliquer : l’enfant aura été baptisée par un officier de l’Église protestante, recteur ou président, non attaché à une paroisse. Mais on a retrouvé une note, d’apparence authentique et sérieuse, indiquant Dornburg comme l’endroit où Catherine serait née et aurait été baptisée, et de très graves historiens ont rattaché à cette donnée les plus étranges suppositions. Dornburg était la résidence patrimoniale de la famille d’AnhaltZerbst zu Dornburg — la famille de Catherine précisément. Sa mère n’y fit-elle pas quelque séjour vers 1729 et n’eut-elle pas l’occasion d’y voir et d’y revoir un jeune prince qui, âgé de seize ans à peine, menait non loin de là une existence maussade aux côtés d’un père désagréable ? Ce jeune prince, qui s’appela plus tard Frédéric le Grand, un historien allemand, Sugenheim, n’a pas craint de le désigner comme le « père incognito de Catherine ».

Une lettre du prince Christian-Auguste d’Anhalt-Zerbst, le père officiel de la future impératrice, semble ôter à cette conjecture hasardeuse toute apparence de vérité. Elle est datée de Stettin, le 2 mai 1729, et porte que ce même jour, à deux heures et demie du matin, une fille lui est née dans cette ville. Cette fille ne peut être que celle dont nous nous occupons. Christian-Auguste devait bien savoir où naissaient ses enfants, à supposer même qu’il ne fût pas suffisamment édifié sur la manière dont ils venaient au monde. Il y a plus. Que Dornburg ait reçu dans ses murs la mère de Catherine à une époque précédant de près la naissance de celle- ci, la chose n’est prouvée en aucune façon, et le contraire semble même bien établi. C’est fort loin et de Dornburg et de Stettin, c’est à Paris que la princesse de Zerbst paraît avoir passé une partie au moins de l’année 1728. Frédéric n’y est jamais venu, on le sait. Il a même — M. Lavisse nous a récemment conté l’aventure avec son art si fin — failli perdre la tête pour avoir seulement conçu l’envie d’aller de ce côté. Mais l’imagination des historiens, fussent-ils allemands, est inépuisable. À défaut de Frédéric, il y avait à Paris, en 1728, à l’ambassade de Russie, un jeune cavalier, bâtard d’une illustre famille, qui certainement dut fréquenter la princesse de Zerbst. Et nous voilà sur la piste d’un second roman et d’une autre paternité anonyme. Ce jeune homme s’appelait Betzky et devint avec le temps un personnage. Il mourut à Pétersbourg dans un âge très avancé, et l’on raconta qu’en allant visiter ce vieillard qu’elle entourait de prévenances et de soins délicats, Catherine se penchait sur son fauteuil et lui baisait la main. Il n’en a pas fallu plus au traducteur allemand des Mémoires de Masson pour se faire une conviction que nous aurions de la peine à partager. À ce compte, croyons-nous, il n’y aurait pas dans toute l’histoire du XVIIIe siècle une seule naissance illustre qui ne prêtât matière à des suppositions analogues.

Nous ne nous arrêterons pas davantage à les discuter. Celle qui devait s’appeler plus tard la Grande Catherine est bien née à Stettin, selon toutes les apparences, et ses parents, selon la loi comme aussi selon la nature, pour autant que nous pouvons le savoir, s’appelaient : le prince Christian- Auguste de Zerbst-Dornburg et la princesse Jeanne-Élisabeth de Holstein, son épouse légitime. Un temps est venu, nous le verrons, où les moindres actions de cette enfant, si obscurément entrée dans la vie, ont acquis une date et une authenticité certaines jour par jour et pour ainsi dire heure par heure. Ça a été sa revanche. C’est aussi la mesure du chemin parcouru par cette éblouissante destinée.

Mais qu’était-ce, en 1729, que la naissance d’une petite princesse de Zerbst ? La maison princière ainsi nommée, une de celles dont fourmillait l’Allemagne d’alors, formait une des branches de celle d’Anhalt, qui en comptait huit. Jusqu’au moment où une fortune inattendue vint leur apporter une illustration sans exemple, aucun de ces rameaux d’une même tige n’avait fait parler les échos de la renommée. Et bientôt l’extinction définitive de toute la lignée devait couper court à ce commencement de notoriété. Sans histoire avant 1729, la maison d’Anhalt-Zerbst a cessé d’exister en 1793.

Les parents de Catherine n’habitaient pas Dornburg. Ils avaient autre chose à faire. Son père avait d’abord à gagner sa vie, ni plus ni moins.    Né en 1690, il avait dû prendre service dans l’armée prussienne. Il fit la guerre aux Pays-Bas, en Italie et en Poméranie. Il la fit contre les Français et contre les Suédois. À trente et un ans, il avait gagné les épaulettes de général-major. À trente-sept ans, il épousait la princesse Jeanne-Élisabeth de Holstein-Gottorp, sœur cadette de ce prince Charles-Auguste qui avait failli déjà s’asseoir sur le trône de Russie aux côtés d’Élisabeth et en qui celle-ci pleura toujours un fiancé adoré. Il y avait là une prédestination. Nommé commandant du régiment d’infanterie du nom d’Anhalt-Zerbst, Christian-Auguste dut aller le retrouver à Stettin. C’était la vie de garni- son.

Comme époux et comme père, Christian-Auguste était un modèle. Il aima beaucoup ses enfants. Mais quand Catherine vint au monde, il atten- dait un fils et eut une grosse déception. Les premières années de l’enfance de Catherine en furent attristées. Quand on commença à s’occuper de cette époque de sa vie, et on s’en occupa un jour passionnément, les sou- venirs de ceux qui en avaient été témoins étaient déjà bien effacés. Elle- même ne se prêtait pas volontiers à les rafraîchir, répondant aux ques- tions qu’on s’avisait de lui faire avec une réserve qui lui était peu habi- tuelle. « Je ne vois rien d’intéressant à cela », écrivait-elle à Grimm, le plus intrépide des questionneurs. Ses propres souvenirs n’étaient d’ailleurs pas très précis. « Je suis née, disait-elle, dans la maison Greifenheim, sur la Marien Kirchenhof. » Il n’y a pas et il n’y a jamais eu de maison de ce nom à Stettin. Le commandant du 8e régiment d’infanterie habitait dans la Domstrasse, no 791, la maison du président de la chambre de commerce de Stettin, von Ascherleben. Le quartier où se trouvait cette rue s’appe- lait Greifenhagen. La maison a changé de propriétaire et de numéro. Elle appartient aujourd’hui au conseiller d’État Dewitz et porte le no 1. On y voit sur un pan de mur blanchi à la chaux une tache noire : c’est la seule trace qu’y ait laissée le séjour d’une grande impératrice — un peu de fu- mée produite par un réchaud allumé le 2 mai 1729 devant le berceau de Catherine. Le berceau a disparu. Il est à Weimar.

Baptisée sous les noms de Sophie Auguste Frédérique, en l’honneur de trois de ses tantes, Catherine s’appela pour tout le monde Figchen ou Fi- chchen, selon l’orthographe de sa mère — un diminutif de Sophie (Sophie- chen) apparemment. Peu après sa naissance, ses parents allèrent prendre possession du château de Stettin, dont ils occupèrent l’aile gauche, à côté de l’église. Figchen y eut pour sa part trois chambres, dont l’une, où elle dormait, à côté du clocher. Elle put ainsi préparer son oreille à en- tendre, un jour, sans en être trop incommodée, le carillon étourdissant des temples orthodoxes. Peut-être était-ce un arrangement providentiel. C’est là qu’elle grandit et fut élevée. Très simplement. Les rues de Stettin l’ont souvent vue, en effet, jouant avec les enfants de la bourgeoisie lo- cale, dont aucun assurément ne songeait à lui donner de l’Altesse. Quand les mères de ces enfants venaient rendre visite au château, Figchen allait au-devant d’elles et baisait respectueusement le pan de leur robe. Ainsi le voulait sa mère à elle, à qui il arrivait d’avoir des idées sages. Cela ne lui arrivait pas souvent.

Figchen eut cependant pour son éducation des maîtres assez nom- breux, à côté d’une gouvernante en titre. Celle-ci, comme de raison, était française. Précepteurs et gouvernantes français se retrouvaient alors dans toutes les maisons allemandes de quelque importance. C’était une des conséquences indirectes de la révocation de l’édit de Nantes. Ils appre- naient la langue française, les bonnes manières françaises et la galanterie française. Ils apprenaient ce qu’ils savaient, et la plupart ne savaient pas autre chose. C’est ainsi que Figchen eut mademoiselle Cardel. Elle eut aussi un chapelain français, Péraud, et un maître de calligraphie, égale- ment français, qui s’appelait Laurent. Quelques maîtres indigènes com- plétaient cet ensemble pédagogique suffisamment étoffé. Un certain Wag- ner enseignait à Figchen sa langue maternelle. Pour la musique elle avait encore un Allemand, nommé Roellig. Plus tard, Catherine s’est souvent plu à évoquer l’image de ces premiers éducateurs de sa jeunesse, mêlant comme une pointe de raillerie gamine à un sentiment de reconnaissance attendrie. Elle faisait une place à part à mademoiselle Cardel, « qui savait presque tout sans avoir rien appris, à peu près comme son élève », qui lui disait « qu’elle avait l’esprit gauche », et qui lui recommandait tous les jours de retirer son menton en arrière. « Elle trouvait que je l’avais ex- cessivement pointu, raconte Catherine, et qu’en l’avançant je heurterais quiconque se rencontrerait. » La bonne mademoiselle Cardel ne se dou- tait probablement pas des rencontres auxquelles son élève était destinée. Mais elle faisait mieux que de redresser son esprit et de faire rentrer son menton dans l’alignement. Elle lui donnait à lire Racine, Corneille et Mo- lière. Elle la disputait à l’Allemand Wagner, à sa pédanterie tudesque, à sa lourdeur poméranienne et à l’insipidité de ses Prüfungen, dont Cathe- rine a gardé un souvenir épouvanté. Certainement elle lui a communiqué quelque chose de son propre esprit, un esprit de Parisienne dirions-nous aujourd’hui, vif, alerte, primesautier. Faut-il l’avouer ? Elle lui a, selon toutes les apparences, rendu un plus grand service encore en la sauvant de sa mère, et non pas seulement des soufflets que celle-ci distribuait pour un oui ou pour un non à la future impératrice, « par humeur, guère par rai- son », mais surtout de cet autre esprit que l’épouse de Christian-Auguste portait en elle et répandait autour d’elle, et que nous verrons plus tard à l’œuvre : esprit d’intrigue, de mensonge, d’instincts bas et d’ambitions mesquines, où se reflétait l’âme tout entière de plusieurs générations de principicules germaniques. Au demeurant, mademoiselle Cardel a bien gagné les fourrures que son élève s’empressa de lui envoyer en arrivant à Pétersbourg.

Un complément important de cette éducation ainsi organisée était fourni par les voyages fréquents que faisait Figchen en compagnie de ses parents. Le séjour de Stettin n’avait rien de particulièrement attrayant pour une jeune femme avide de plaisir et pour un jeune commandant de régiment qui avait parcouru une moitié de l’Europe. Les occasions de dé- placement étaient donc les bienvenues, et avec une famille nombreuse ces occasions ne manquaient guère. On allait ainsi à Zerbst, à Hambourg, à Brunswick, à Eutin, trouvant partout des parents et une hospitalité peu luxueuse en général, mais cordiale. On poussait même jusqu’à Berlin. C’est à Eutin, en 1739, que la princesse Sophie vit pour la première fois ce- lui à qui elle devait enlever un trône après l’avoir reçu de lui. Pierre-Ulric de Holstein, fils d’un cousin germain de sa mère, était alors âgé de onze ans. Elle en avait dix. Cette première rencontre, qui passa inaperçue sur le moment, ne donna pas à Figchen une impression favorable. Du moins l’a- t-elle affirmé plus tard en écrivant ses Mémoires. L’enfant lui avait paru malingre. On lui dit qu’il avait mauvais caractère, et, ce qui paraît à peine croyable, qu’il avait déjà le goût de la boisson. Une autre excursion au- rait laissé dans sa jeune imagination une trace plus profonde. En 1742 ou 1743, à Brunswick, chez la duchesse douairière qui avait élevé sa mère, un chanoine catholique, pratiquant la chiromancie, s’avisa de voir dans sa main jusqu’à trois couronnes, alors qu’il n’en vit aucune dans la main de la jolie princesse de Bevern, qu’on cherchait précisément à marier avanta- geusement. Trouver une couronne en cherchant un époux, c’était le rêve commun de toutes ces princesses allemandes !

À Berlin, Figchen vit Frédéric, sans qu’il fît plus attention à elle que de raison, sans qu’elle se souciât davantage de la façon dont il la regar- dait. Il était un grand roi au seuil d’une carrière prestigieuse, elle n’était qu’une petite fille destinée, selon toutes les apparences, à faire l’ornement de quelque cour minuscule perdue dans un coin de l’Empire. C’était, en somme, le début dans la vie et l’éducation de toutes les princesses allemandes du temps. Plus tard, Catherine mit une certaine coquetterie à relever les insuffisances et les lacunes de cette éducation.

« Que voulez-vous, disait-elle, j’ai été élevée pour épouser quelque petit prince du voisinage, et l’on m’a appris ce qu’il fallait pour cela. Moi et ma- demoiselle Cardel, nous ne nous attendions pas à tout ceci ! » La baronne de Printzen, dame d’honneur de la princesse de Zerbst, n’hésitait pas de son côté à déclarer qu’en suivant de très près les études et les progrès de  la future impératrice elle n’avait jamais découvert en elle des qualités ni des facultés exceptionnelles. Elle pensait qu’elle serait une « femme ordi- naire ». Mademoiselle Cardel n’imaginait pas davantage, selon toutes les apparences, qu’en corrigeant les devoirs de son élève elle était, ainsi que s’avisa de le dire un jour l’enthousiaste Diderot, « le chandelier portant    la lumière de son siècle ».

Quelque chose pourtant, au milieu de cette existence médiocre, rap- prochait déjà la princesse Sophie de sa future destinée. Elle n’était qu’une petite princesse allemande, élevée dans une petite ville allemande, avec un triste pays de sables pour horizon. Mais sur cette contrée un voisinage prochain jetait, on eût dit, une ombre gigantesque, avec des airs de fan- tôme ou des apparences de mirage séduisant. Dans cette province, tout ré- cemment encore, on avait vu des garnisons promenant à travers les villes un uniforme étranger et le prestige naissant d’une puissance qui, nouvelle venue en Europe, y semait déjà l’étonnement ou l’épouvante, éveillait des craintes ou des espérances sans limites. À Stettin même, les détails du siège qu’on avait eu récemment à soutenir contre les armées du grand tsar blanc étaient présents à toutes les mémoires. Dans la famille de Figchen, la Russie, la grande et mystérieuse Russie, ses soldats innombrables, ses ri- chesses inépuisables, ses souvenirs absolus fournissaient un thème favori aux entretiens intimes, où quelques vagues convoitises, quelques obscurs pressentiments avaient peut-être une part. Pourquoi pas ? Avec les ma- riages qui avaient uni une fille de Pierre Ier à un duc de Holstein, une petite-fille d’Ivan, le frère de Pierre, à un duc de Brunswick, tout un ré- seau d’alliances, d’affinités et d’attractions réciproques s’était établi entre la grande monarchie du Nord et la vaste tribu des maigres souverainetés allemandes riveraines de l’immense empire. Et la famille de Figchen s’y trouvait enveloppée particulièrement. Quand, en 1739, à Eutin, Figchen fit la rencontre de son cousin Pierre-Ulric, elle sut que la mère de celui-ci avait été une tsarevna russe, une fille de Pierre le Grand. Elle sut aussi l’histoire de cette autre fille de Pierre le Grand, Élisabeth, que sa mère avait failli avoir pour belle-sœur. Et voici qu’inopinément la nouvelle se répandait de l’avènement au trône de Russie de cette même princesse, la fiancée éplorée du prince Charles-Auguste de Holstein. Le 9 décembre 1741, par un de ces coups de théâtre qui devenaient fréquents dans l’his- toire de la cour du Nord, Élisabeth avait mis fin au règne du petit Ivan de Brunswick et à la régence de sa mère. Quel ne dut pas être le reten- tissement de cet événement au foyer où grandissait Catherine ! Séparée par la cruauté du sort de l’époux de son choix, la nouvelle impératrice, on le savait, gardait non seulement à la personne du jeune prince, mais à toute sa famille, un souvenir attendri. Naguère encore elle réclamait les portraits des frères survivants du défunt. Elle n’était pas assurément pour oublier sa sœur. Les prédictions du chanoine chiromancien durent en ce moment revenir à l’esprit de la mère de Figchen. Du moins ne manqua-t- elle pas d’écrire aussitôt à sa cousine en lui envoyant ses félicitations. La réponse fut pour encourager les espérances naissantes. Très aimable, très affectueuse même, Élisabeth se montrait sensible à l’attention qu’on lui témoignait, et demandait encore un portrait : celui de sa sœur, la princesse de Holstein, mère du prince Pierre-Ulric. Elle en faisait collection évidem- ment ; mais ne fallait-il pas y voir quelque indication mystérieuse ?

Oui, le mystère se dévoilait soudain. En janvier 1742, le prince Pierre-Ulric, « le petit diable », comme avait coutume de l’appeler la tsarine Anna Ivanovna qu’inquiétait sa parenté trop proche avec la maison régnante de Russie, le petit cousin entrevu un jour par Figchen, disparaissait subite- ment de Kiel, sa résidence habituelle, et reparaissait quelques semaines après à Pétersbourg : Élisabeth l’avait fait venir pour le proclamer solen- nellement son héritier ! L’événement, cette fois, ne laissait plus de place à aucune équivoque. C’était bien le sang de Holstein, le propre sang de la mère de Figchen,   qui triomphait en Russie, à l’encontre de celui de Brunswick. Holstein ou Brunswick, la postérité de Pierre le Grand ou celle de son frère aîné Ivan, tous deux morts sans héritiers masculins directs : toute l’histoire de la maison de Russie tenait depuis 1725 dans ce dilemme : Holstein l’empor- tait décidément, et aussitôt la fortune du nouveau prince impérial, à peine établie, commençait à rejaillir sur ses obscurs parents d’Allemagne. Elle rayonnait jusqu’à Stettin. Au mois de juillet 1742, le père de Figchen était élevé par Frédéric à la dignité de feld-maréchal, une gracieuseté, évidem- ment, pour Élisabeth et pour son neveu. En septembre, un secrétaire de l’ambassade russe à Berlin apportait à la princesse de Zerbst elle-même   le portrait de la tsarine dans un cadre de magnifiques diamants. À la fin  de l’année, Figchen accompagnait sa mère à Berlin, où le célèbre peintre français Pesne était chargé de faire son portrait. Figchen sut que ce por- trait devait prendre le chemin de Saint-Pétersbourg, où sans doute Élisa- beth ne serait pas seule à l’admirer.

Une année cependant se passa encore sans amener des événements plus décisifs. À la fin de 1743, toute la famille se trouva réunie à Zerbst ; l’extinction de la branche aînée avait récemment fait échoir au propre frère de Christian-Auguste la principauté de ce nom. On fêta gaiement Noël au milieu d’un bien-être nouveau, et sans doute aussi de quelques joyeuses prévisions pour l’avenir, sans parler de rêves plus audacieux. Gaiement encore on commençait la nouvelle année, quand une estafette, accourue de Berlin à franc étrier, fit bondir sur leurs sièges la pétulante Jeanne-Élisabeth et son plus grave époux lui-même. Cette fois les oracles se prononçaient ouvertement, et la chiromancie célébrait un triomphe éclatant : l’estafette apportait une lettre de Brümmer, maître de cour du grand-duc Pierre, ci-devant Pierre-Ulric de Holstein, et cette lettre, adres- sée à la princesse Jeanne-Élisabeth, l’invitait à se mettre incontinent en route avec sa fille, pour rejoindre en Russie la cour impériale soit à Pé- tersbourg, soit à Moscou. Brümmer était une vieille connaissance pour la princesse Jeanne- Élisabeth. Il avait rempli auprès du grand-duc actuel les fonctions de pré- cepteur. Sans doute il accompagnait naguère son élève à Eutin. Sa lettre était longue et remplie de recommandations minutieuses. La princesse devait perdre le moins de temps possible en préparatifs de voyage et ré- duire sa suite au strict nécessaire : une dame d’honneur, deux femmes de chambre, un officier, un cuisinier, trois ou quatre laquais. À Riga, elle trouverait une escorte convenable qui la conduirait jusqu’au lieu de ré- sidence de la cour. Il lui était expressément interdit de se faire accompa- gner par son mari. Elle avait à garder sur le but de son voyage le secret le plus absolu. Si on la questionnait, elle répondrait qu’elle allait auprès de l’impératrice pour la remercier de toutes les bontés que celle-ci lui avait témoignées. Elle pouvait toutefois s’ouvrir à Frédéric II, qui était au cou- rant. Une traite sur un banquier de Berlin, destinée à solder les frais du voyage, accompagnait la lettre. La somme était modeste : 10 000 roubles ; mais il s’agissait précisément, expliquait Brümmer, de ne point éveiller l’attention par l’envoi de fonds plus considérables. Une fois en Russie, la princesse ne manquerait de rien.

C’était bien entendu au nom de l’impératrice même que Brümmer envoyait cette invitation qui ressemblait à un ordre, et ces instructions si péremptoires. Il ne s’expliquait d’ailleurs pas davantage sur les intentions de la tsarine. Un autre s’en chargeait pour lui. Deux heures après l’arrivée du premier courrier, un second survenait, porteur d’une lettre du roi de Prusse. Frédéric mettait les points sur les i. Il ne manquait d’ailleurs pas de s’attribuer le mérite de la décision qu’avait prise Élisabeth en jetant les yeux sur la jeune princesse de Zerbst pour en faire la compagne de son neveu et successeur. Il s’en était mêlé, en effet, et voici comment. Les compétitions matrimoniales n’avaient pas tardé à surgir, naturel- lement, autour du « petit diable », devenu héritier d’une couronne magni- fique. Bientôt, à commencer par l’ex-précepteur du grand-duc, l’Allemand Brümmer, et à finir par le médecin en titre d’Élisabeth, le Français Lestocq, chacun des personnages en vue à cette cour, livrée aux intrigues comme pas une en Europe, eut une candidature de son choix et un parti pour la soutenir. Il fut tour à tour question d’une princesse française, d’une princesse saxonne, fille du roi de Pologne, d’une sœur du roi de Prusse. Soutenu par Bestoujef ¹, le tout-puissant chancelier de l’Empire, le pro- jet saxon eut un moment les plus grandes chances de succès. « La cour de Saxe, écrivait plus tard Frédéric, esclave rampante de la Russie, avait dessein d’établir la princesse Marianne, seconde fille du roi de Pologne, pour y augmenter son crédit… Les ministres russes, dont la vénalité au- rait mis, je crois, l’impératrice même à l’enchère, vendirent un contrat de mariage précoce ; ils reçurent de grandes largesses, et le roi de Pologne des paroles… »

Âgée de seize ans, jolie, élevée avec soin, la princesse de Saxe n’était pas seulement un parti sortable ; cette alliance devait servir de base à une vaste combinaison, destinée, dans la pensée de Bestoujef, à réunir la Rus- sie, la Saxe, l’Autriche, la Hollande et l’Angleterre, les trois quarts de l’Eu- rope, contre la Prusse et la France. La combinaison avorta, et Frédéric s’y employa de son mieux. Il refusa cependant de lui faire échec en mettant en avant sa sœur, la princesse Ulrique, qui aurait agréé à Élisabeth. « Rien n’aurait été plus dénaturé, dit-il, que de sacrifier ainsi cette princesse. » Il laissa quelque temps son envoyé, Mardefeldt, à ses propres ressources qui étaient minces, et à celles de son collègue français La Chétardie, qui n’étaient guère supérieures pour l’instant. Nous avons adopté pour les noms russes l’orthographe phonétique, la seule que la différence des alphabets rende applicable, et qui, pour cette raison, est aussi appliquée par les Russes aux noms étrangers. Nous avons cependant fait une exception pour quelques noms très connus, auxquels l’usage a attribué une orthographe de Ainsi nous écrivons Orlof, Vorontsof, au lieu de Arlof, Varantsof, ce qui conviendrait d’après la prononciation. Grâce depuis quelque temps, et Élisabeth avait songé même à demander son rappel. Quant à La Chétardie, après avoir joué le rôle important que l’on sait à l’avènement de la nouvelle tsarine, il avait eu le tort de ne pas garder une position conquise de haute lutte. Il avait quitté son poste et n’avait pas retrouvé, en y revenant, ses anciens avantages. Sa cour ne faisait d’ailleurs rien pour le soutenir, le mettait dans le cas de réclamer sans cesse des instructions. Il en était à se demander « si le roi avait tou- jours les mêmes répugnances qu’il avait témoignées sur les insinuations qui avaient été faites lors de l’avènement de la tsarine pour le mariage du grand-duc avec une des Mesdames ».

Mais Frédéric veillait. C’était lui qui avait eu l’idée de faire envoyer à Pétersbourg le portrait peint par Pesne à Berlin. Un frère survivant de la mère de Figchen, le prince Auguste de Holstein, avait reçu mission de le présenter à la tsarine. Le portrait ne valait guère, paraît-il. Pesne com- mençait à vieillir. Il eut pourtant la chance de plaire à l’impératrice et à son neveu. Au moment décisif, en novembre 1743, Mardefeldt eut ordre de mettre résolument en avant la princesse de Zerbst ou, si elle n’agréait pas, une des princesses de Hesse-Darmstadt. À défaut d’influence per- sonnelle, l’agent prussien et son collègue français arrivèrent à s’assurer le concours des deux compères dont nous avons parlé déjà, Brümmer et Lestocq, et la victoire, au témoignage de La Chétardie, fut le prix de cette alliance. « Ils ont fait envisager à la tsarine qu’une princesse d’une maison considérable se rendrait moins aisément docile… Ils se sont adroite- ment servis de quelques prêtres pour faire en outre insinuer à Sa Majesté que, vu le peu de différence des deux religions, une princesse catholique serait plus dangereuse. » Peut-être, poussant plus avant dans cet ordre d’idées, firent-ils valoir encore la paternité peu encombrante du prince de Zerbst, « bonhomme en soi, mais d’une imbécillité peu ordinaire », dit La Chétardie. Bref, dans les premiers jours de décembre, Élisabeth char- geait Brümmer d’écrire la lettre qui, quelques semaines plus tard, révolu- tionnait la paisible cour où Catherine grandissait sous l’œil peu sévère de mademoiselle Cardel.

Les préparatifs de la princesse Jeanne-Élisabeth et de sa fille furent aussi rapides que pouvait le souhaiter Brümmer. On ne songea même pas à composer un trousseau pour Figchen. « Deux ou trois robes, une dou- zaine de chemises, autant de bas et de mouchoirs », c’est tout ce qu’elle emporta de la maison paternelle. Puisqu’on ne devait manquer de rien là-bas, autant valait ne pas se mettre en dépense. On n’avait pas le temps, d’ailleurs, de faire mieux. Lettre sur lettre arrivaient soit de Frédéric, soit de Brümmer, pressant le départ. Et Dieu sait si la princesse Jeanne- Élisabeth avait besoin d’être pressée de partir ! « Il ne lui manque que des ailes pour aller plus vite », écrivait Brümmer à Élisabeth. Il ne paraît pas d’ailleurs qu’en tout état de cause, la princesse se fût préoccupée de don- ner à la première apparition de sa fille en Russie un éclat quelconque. À suivre la correspondance qu’elle échange à ce moment avec Frédéric, on est surpris du peu de place que la future grande-duchesse tient dans ses préoccupations. Est-il vraiment question de marier Figchen, et le voyage qu’on va entreprendre en Russie a-t-il ce but en effet ? On pourrait en douter. C’est à peine si Jeanne-Élisabeth y fait allusion. C’est à elle-même qu’elle songe surtout, aux vastes projets qui germent dans sa tête et qu’elle compte développer sur une scène digne de son savoir-faire, aux services qu’elle prétend rendre à son royal protecteur et pour lesquels elle semble d’avance réclamer une récompense honnête. Ainsi la verra-t-on penser et agir à Saint-Pétersbourg même et à Moscou.

Figchen sut-elle seulement de quoi il retournait et pour quel motif,

bon ou mauvais, on lui ordonnait de faire ses malles ? Le point a été contesté. Elle dut se douter assurément qu’il ne s’agissait pas d’une simple excursion comme celles qu’elle avait faites précédemment à Hambourg ou à Eutin. La durée et la vivacité des débats soulevés entre son père et sa mère au moment du départ, la solennité inusitée des adieux que lui fit son oncle, le prince régnant Jean-Louis, et jusqu’à la magnificence non moins insolite du cadeau, une belle étoffe bleue lamée d’argent, dont il accompagna ses dernières effusions, tout cela annonçait des événements extraordinaires.

Le départ eut lieu le 10 ou 12 janvier 1744, et ne donna lieu à aucun incident. On montre encore au Rathaus de Zerbst la coupe dans laquelle la princesse Jeanne-Élisabeth aurait bu à la santé des notables de la ville, réunis en grand apparat pour lui souhaiter bon voyage. Ce n’est proba- blement qu’une légende. Il se passa cependant quelque chose au moment du départ. Après avoir tendrement embrassé sa fille, le prince Christian- Auguste mit entre ses mains un gros livre dont il lui recommanda d’avoir grand soin, ajoutant, avec des airs de mystère, qu’elle aurait bientôt sans doute l’occasion de le consulter. En même temps, il confiait à sa femme un écrit de sa main qu’elle devait remettre également à sa fille, après en avoir absorbé et médité le contenu. Le livre était le traité d’Heineccius sur la religion grecque. Le manuscrit, fruit des récentes veillées et réflexions de Christian-Auguste, était intitulé : Pro memoria, et roulait principalement sur la question de savoir si Figchen ne pourrait pas, « par un ménagement quelconque », devenir grande-duchesse sans changer de religion. C’était la grande préoccupation de Christian-Auguste, et la controverse conju- gale qui accompagnait naguère les préparatifs de départ, en éveillant l’at- tention de Figchen, n’avait pas eu d’autre objet, Christian-Auguste se montrant intraitable sur ce chapitre et Jeanne-Élisabeth beaucoup plus disposée à admettre les nécessités imposées par la nouvelle destinée de sa fille. C’est pour cela encore que le père de Figchen avait tenu à armer personnellement sa fille contre des tentations qui révoltaient sa foi. Le traité d’Heineccius devait servir à cette fin. C’était de la grosse artillerie de forteresse. Suivaient dans le Pro memoria des considérations et des re- commandations d’un autre ordre, où l’esprit pratique, propre aux âmes allemandes le plus haut placées, réclamait sa part ; où se reflétaient aussi les habitudes mesquines d’une cour telle que celle de Zerbst ou de Stettin. La future grande-duchesse était invitée à montrer le plus grand respect et la plus entière obéissance envers ceux dont dépendrait désormais son avenir. Elle placerait le bon plaisir du prince, son mari, au-dessus de tout au monde. Elle éviterait de contracter avec qui que ce soit des personnes de son entourage une liaison trop intime. Elle ne parlerait à personne en aparté dans les salles d’audience. Elle garderait à part soi son argent de poche, pour ne pas tomber sous la dépendance d’une maîtresse de cour. Enfin, elle aurait soin de ne se mêler d’aucune affaire de gouvernement.

Le tout exprimé dans un jargon offrant un curieux spécimen de la langue courante de l’époque, de cette langue allemande que Frédéric faisait pro- fession de mépriser. On peut estimer qu’il avait quelques raisons valables pour cela : « Nicht in familiarité oder badinage zu entriren, sondern alle- zeit einigen égard sich möglichst conserviren. In keine Regierungssachen zu entriren um den Senat nicht aigriren. » Et ainsi de suite.

Deux mois plus tard, Figchen remerciait son père avec effusion pour ces « gracieuses instructions ». Nous verrons comment elle en profita.

À Berlin, où les deux princesses s’arrêtèrent plusieurs jours, la future impératrice vit pour la dernière fois de sa vie le grand Frédéric. À Schwedt, sur l’Oder, elle dit pour toujours adieu à son père, qui avait accompagné jusque-là les voyageuses. Il s’en retourna à Stettin ; Jeanne-Élisabeth se di- rigea par Stargard et Memel sur la route de Riga. Le voyage, en cette saison surtout, n’avait rien d’agréable. Pas de neige, mais un froid piquant, qui obligeait les deux femmes à se couvrir le visage d’un masque. Pas ou peu de gîtes confortables, où l’on pût prendre du repos. Les ordres de Frédéric, qui avait recommandé la comtesse de Reinbek — la princesse voyageait sous ce nom d’emprunt — aux maîtres de poste et aux bourgmestres prus- siens, n’y pouvaient rien. « Comme les chambres des maisons de poste n’étaient pas chauffées, écrivait la princesse, il fallait se réfugier dans la chambre du maître de poste lui-même, laquelle ne se distinguait guère d’une étable à cochons : le mari, la femme, le chien de garde, les poules  et les enfants dormaient pêle-mêle dans les berceaux, dans des lits, der- rière le poêle, sur des matelas. » Ce fut bien pis à partir de Memel. Plus de postes même. Nécessité de s’adresser aux paysans pour avoir des che- vaux, dont il fallait au moins vingt-quatre pour les quatre lourdes berlines qui emmenaient les princesses et leur suite. Derrière les voitures, en pré- vision de la neige qu’on pouvait rencontrer en poussant plus au nord, on avait attaché des traîneaux. L’aspect de la caravane s’agrémentait ainsi d’une apparence pittoresque, mais sa marche s’en alourdissait d’autant.  On avançait lentement, Figchen se donna une indigestion à force de boire de la bière du pays.

On arriva exténué à Mittau, le 5 février. Là on trouva meilleur ac-cueil, et l’orgueil de Jeanne-Élisabeth, secrètement blessé par les intimités que la comtesse de Reinbek avait dû contracter avec les maîtres de poste prussiens, reçut une première satisfaction. Il y avait une garnison russe     à Mittau, et son commandant, le colonel Voïeïkof, se piqua de faire au mieux les honneurs de la ville à une si proche parente de sa souveraine.  Le lendemain on atteignait Riga.

Et brusquement la scène changeait, ainsi que dans une féerie. Les lettres de la princesse à son mari dépeignent avec effusion ce coup de théâtre inattendu : les autorités civiles et militaires se présentant aux abords de la ville sous la conduite du vice-gouverneur, prince Dolgo- rouki ; un autre haut fonctionnaire, Siemione Kirillovitch Narychkine, ex- ambassadeur à Londres, amenant un carrosse de gala ; le canon tonnant sur la route du château, etc. Et dans le château, préparé pour la réception des lointains hôtes, quel enchantement ! Des appartements splendide- ment décorés, des factionnaires à toutes les portes, des courriers sur tous les escaliers, des tambours battant aux champs dans la cour. Les salons, éclairés par mille lumières, regorgent de monde : étiquette de cour, baise- mains et révérences jusqu’à terre ; profusion d’uniformes magnifiques, de toilettes merveilleuses, de diamants éblouissants ; du velours, de la soie, de l’or, un luxe inouï, jamais vu jusqu’à présent, s’étalant partout… Jeanne- Élisabeth sent la tête lui tourner, croit faire un rêve. « Quand je vais à table, écrit-elle, les trompettes dans la maison, les tambours, les flûtes, les hautbois de la garde du dehors font carillon. Il me semble toujours que je suis à la suite de Sa Majesté Impériale ou de quelque grande princesse ; il n’entre pas dans mon idée que tout cela est pour la pauvre moi, pour qui en d’autres endroits on sonne à peine la caisse et en d’autres pas du tout. » Elle se laisse faire cependant, et elle en jouit délicieusement. Quant à Figchen, nous ne savons rien de l’impression produite sur elle par cet appareil de puissance et de richesse étalé subitement devant ses yeux. Mais, à n’en pas douter, elle dut être profonde. C’était la Russie, la grande et mystérieuse Russie, qui se montrait à elle et lui donnait un avant-goût des splendeurs futures.

Le 9 février, on se remit en route. On allait à Pétersbourg, où, par la volonté de la tsarine, on devait s’arrêter quelques jours, avant d’aller la rejoindre à Moscou. Les princesses profiteraient de leur séjour dans la capitale pour mettre leur toilette à la mode du pays. C’était, de la part d’Élisabeth, une manière délicate de prévoir et de réparer les insuffisances devinées, ou annoncées, de la garde-robe de Figchen. Assurément, avec ses trois robes et sa douzaine de chemises, la future grande-duchesse fe- rait triste figure à une cour où tous les luxes se donnaient rendez-vous. La tsarine, elle, possédait quinze mille robes de soie et cinq mille paires de souliers ! Catherine ne craignit pas, plus tard, de rappeler cette pauvreté qui l’accompagna à son arrivée dans sa nouvelle patrie. Elle croyait à ce moment avoir payé sa dette.

Bien entendu, on laissa à Mittau les lourdes berlines allemandes avec leur bizarre équipement. Un autre train devait désormais conduire les deux voyageuses sur la route de leur nouvelle fortune. La princesse de Zerbst le décrit ainsi : « 1o un détachement avec un lieutenant des cuiras- siers du corps de Son Altesse Impériale, nommé le régiment d’Holstein ; 2o le chambellan, prince Narychkine ; 3o un écuyer ; 4o un officier des gardes Ismaïlovski, qui fait les fonctions de gentilhomme servant ; 5o un maître d’hôtel ; 6o un confiturier ; 7o je ne sais combien de cuisiniers et d’aides de cuisine ; 8o un sommelier avec son aide ; 9o un homme pour le café ; 10o huit laquais ; 11o deux grenadiers des gardes Ismaïlovski ; 12o deux fourriers ; 13o je ne sais combien de traîneaux et de gens d’écurie. — Parmi les traîneaux, il y en a un nommé : les linges (sic) ; ce sont ceux dont Sa Majesté Impériale se sert. Il est écarlate et chamarré d’argent, doublé en dedans de martre. Il a des matelas de soie, des couvertures de la même étoffe, par-dessus laquelle on tient celle qui vient de m’être envoyée avec les pelisses (un cadeau de l’impératrice, apporté par Narychkine). Je se- rai couchée avec ma fille, tout de notre long, dans ce traîneau. La Kayn (dame d’honneur de la princesse) en a un moins beau, où elle sera toute seule. » Plus loin, Jeanne-Élisabeth renchérit encore sur les perfections du merveilleux traîneau impérial : « Il est d’une figure extrêmement longue. Le couvert est semblable à nos chaises allemandes. Il est tendu de drap rouge galonné d’argent. Le fond, c’est la fourrure. On met là-dessus des matelas, lits de plume et coussins de damas ; par-dessus tout cela, une couverture de satin, fort propre, sur laquelle on se couche. On met sous   la tête encore d’autres coussins, et l’on se couvre de la couverture fourrée, si bien que l’on est précisément comme dans son lit. Au reste, la longueur qui règne entre le cocher et le couvert sert à deux usages, et est utile en même temps à la commodité du train, en ce que, quelque creux que l’on passe, il peut toujours passer par-dessus sans secousse, et le fond de cet espace est autant de coffres où l’on met ce que l’on veut. Il sert de jour à placer les messieurs de la suite, et la nuit aux domestiques qui peuvent se coucher dessus tout de leur long. Ces machines se traînent à six chevaux attelés deux à deux, et ne sauraient verser… Tout cela est de l’invention de Pierre le Grand. »

Élisabeth avait quitté Pétersbourg depuis le 21 janvier. Pourtant, un grand nombre de personnages appartenant à la cour et une partie du corps diplomatique s’y trouvaient encore. Le voyage de Moscou était, à cette époque, toute une affaire. Il convenait d’emmener non seulement ses gens, mais encore une partie de ses meubles. Le départ de la souveraine déplaçait ainsi jusqu’à cent mille personnes et déménageait un quartier de la ville. Les envoyés de France et de Prusse n’avaient eu garde d’ailleurs de laisser à qui que ce soit l’avantage de les prévenir auprès des deux prin- cesses. La Chétardie se vantait, dans ses dépêches à Amelot, de connaître intimement la mère et la fille. Il les avait récemment vues à Hambourg, à son retour en Russie. Tous deux s’empressèrent. La princesse de Zerbst se vit ainsi enveloppée d’une atmosphère d’hommages, d’assiduités, de flatteries outrées, où déjà des intrigues et des compétitions ardentes se faisaient jour. Elle se trouva dans son élément, et s’y plongea avec vo- lupté, tenant cercle, donnant des audiences du matin au soir, invitant  à « son jeu » des personnages de marque, s’essayant au jeu plus compliqué

de la haute politique. Au bout d’une semaine, elle était hors d’haleine. Sa fille se montrait plus vaillante. « Figchen southenirt die fatige besser als ich », écrivait la princesse à son mari. Et elle ajoutait ce trait, où semble percer déjà le caractère de la future Sémiramis : « C’est la grandeur de tout ce qui l’entoure qui soutient le courage de Figchen. »

La grandeur ! c’est en effet ce qui paraît frapper le plus l’esprit de cette petite fille de quinze ans, à ce moment qui l’initie et la prépare aux mys- tères de sa destinée à venir. Plus tard, parvenue au sommet de cette pro- digieuse carrière, elle gardera encore comme l’éblouissement et le vertige des horizons maintenant entrevus. En même temps, elle apprend de quoi cette grandeur est faite, comment on y parvient. On lui montre la caserne d’où, quelques années auparavant, Élisabeth est partie à la conquête de son trône. Elle voit les farouches grenadiers du régiment Préobrajenski, qui accompagnèrent la tsarine dans la nuit du 5 décembre 1741. Et la leçon sans pareille, la leçon vivante des choses, parle à son esprit en éveil.

Dans l’esprit de sa mère, quelques soucis ne laissent cependant pas de se mêler à l’enivrement de l’heure présente. À travers les compliments qui lui sont prodigués, quelques avertissements discrets, quelques menaces voilées se glissent dans son oreille. Le tout-puissant Bestoujef demeure toujours hostile à l’union projetée, et il n’a pas donné partie gagnée. Il compte sur l’évêque de Novgorod, Ambroise Iouchkievitch, offensé par  la parenté trop proche entre le grand-duc et la princesse Sophie, gagné aussi, dit-on, par la cour saxonne avec un millier de roubles. L’influence de ce prélat est considérable. Mais Jeanne-Élisabeth est vaillante. Elle a, pour garder son assurance et sa confiance dans le succès, deux raisons   qui valent tous les arguments de ses adversaires : la légèreté extraordi- naire de son caractère tout d’abord, qui fait qu’elle s’appelle elle-même

« esprit follet », et puis l’opinion qu’elle a d’elle-même, de ses ressources pour l’intrigue et de son aptitude à surmonter les plus grandes difficul- tés. De quoi s’agit-il, après tout ? De vaincre l’opposition d’un ministre malveillant. Pour cela, il y a un moyen, dont il a été question entre elle et Frédéric lors de son passage à Berlin : il consiste à supprimer l’op- position en supprimant le ministre, à « culbuter Bestoujef ». Frédéric y songe depuis longtemps. Eh bien, elle culbutera Bestoujef aussitôt arrivée à Moscou. Brümmer et Lestocq l’y aideront.

C’est avec ce beau projet en tête qu’elle se remet en route. Le voyage, cette fois, ne ressemble en rien à celui de Berlin à Riga. Les maisons de poste que l’on rencontre sont presque des palais. Les traîneaux volent sur la neige durcie. On marche de jour et de nuit, pour atteindre Moscou le 9 février, jour de la naissance du grand-duc. Au dernier re- lais, à soixante-dix verstes de Moscou, on attelle seize chevaux au fameux traîneau inventé par Pierre le Grand et l’on brûle l’étape, environ quatre- vingts kilomètres, en trois heures. Cette course vertigineuse risque pour- tant d’être interrompue par un accident fatal. En traversant un village, au galop furieux des seize coursiers qui l’entraînent, la lourde machine, qui se trouve porter une fois de plus la fortune de la Russie, en vient à heurter l’angle d’une chaumière. Du coup, deux grosses barres de fer se détachent de la toiture de cette maison glissante et manquent d’écraser   les deux princesses endormies. L’une d’elles frappe Jeanne-Élisabeth à la gorge, mais la pelisse dont elle est enveloppée amortit le choc. Sa fille n’est même pas éveillée. Deux grenadiers du régiment Préobrajenski, qui se te- naient sur le devant du traîneau, gisent dans la neige, la tête en sang, les membres broyés. On laisse aux habitants du village le soin de les ramas- ser ; on fouette les chevaux, et à huit heures du soir on s’arrête à Moscou, devant le palais de bois, le Galavinski Dvarets, habité par la tsarine.

Élisabeth, prise d’impatience, s’est placée sur le passage des nouvelles venues, en dérobant sa présence derrière une double haie de courtisans. Plus impatient encore, son neveu fait violence à l’étiquette, et, sans don- ner aux voyageuses le temps de retirer leurs fourrures, il se précipite dans leur appartement et leur fait le plus tendre accueil (auf tendreste). Peu après, elles sont mises en présence de la tsarine. L’entrevue se passe à souhait. Il s’y mêle même une note émue, qui semble d’un bon présage. Après avoir attentivement regardé la mère de la future grande-duchesse, l’impératrice se détourne et sort brusquement. On apprend que c’est pour cacher ses larmes, car elle a retrouvé sur la figure de la princesse des traits qui lui ont rappelé son deuil éternel. La princesse, stylée par Brümmer, n’a d’ailleurs pas oublié de baiser la main impériale, et Élisabeth est sensible à ces témoignages de respect excessif.

Le lendemain, Figchen et sa mère sont élevées simultanément au rang de dames de l’ordre de Catherine sur la demande du grand-duc, à ce que veut bien leur dire Élisabeth. « Nous vivons comme des reines, ma fille et moi », mande la princesse de Zerbst à son mari. Quant au tout-puissant Bestoujef, son compte est bon. La princesse n’a même pas à se préoccu- per d’organiser la cabale qui doit le renverser. Elle en trouve une toute prête : c’est le parti de la France et celui de la Prusse, soutenu par les Holsteinois, que la fortune de Pierre-Ulric a attirés en Russie. Lestocq dirige ou semble diriger tout ce monde, mettant en avant, pour l’oppo- ser à Bestoujef, le comte Michel Vorontsof, qui a eu part à l’avènement d’Élisabeth. Ce n’est pas ici le lieu de faire le portrait du ministre, dont Jeanne-Élisabeth prétend ainsi balancer la fortune, un des plus étonnants condottieri diplomatiques de l’époque, car il a servi beaucoup de monde avant d’offrir définitivement ses services à la Russie. La mère de Figchen se rend-elle seulement compte de la gravité de la partie qu’elle engage et de la valeur de l’adversaire qu’elle a devant elle ? Ce n’est pas probable. Elle se souvient que Frédéric lui a promis l’abbaye de Quedlinbourg pour sa sœur cadette, au cas où elle réussirait dans l’entreprise qu’elle médite, et elle entend avoir son abbaye. La chute de Bestoujef serait d’ailleurs, dans la pensée de Frédéric, le signal d’un vaste bouleversement de l’échi- quier politique préparant un rapprochement entre la Russie, la Prusse et la Suède. Quelle gloire pour la princesse de Zerbst si elle pouvait attacher son nom à l’accomplissement d’une pareille tâche ! Elle se sent de taille à s’y mesurer. Elle est femme, et elle arrive de Zerbst : c’est son excuse. Elle croit avoir toujours affaire aux petites intrigues et aux frêles combi- naisons politiques qu’elle y a connues : ce sera sa grande erreur, jusqu’au jour où ses yeux, s’ouvrant à la réalité des choses, apercevront l’immen- sité de l’abîme qu’elle aura inconsciemment affronté. Quant au mariage de sa fille, elle ne s’en occupe plus. « C’est une affaire faite », écrit-elle à son mari. Figchen a eu tous les suffrages : « La souveraine la chérit, le suc- cesseur l’aime. » Et le cœur de la future mariée, que dit-il de son côté ? Le souvenir de la première rencontre à Eutin avec le chétif « enfant de Kiel » a-t-il fait place maintenant à des impressions plus favorables ? De cela, la mère de Figchen n’a vraiment cure. Pierre est grand-duc, il sera empe- reur un jour. Le cœur de sa fille serait fait d’une autre pâte que celui de toutes les princesses allemandes présentes et passées s’il ne se contentait d’une promesse de bonheur rédigée en ces termes. Voyons cependant ce qu’était devenu le chétif enfant depuis le changement inattendu apporté à sa destinée.

Pierre est né à Kiel, le 21 février 1728. Le ministre holsteinois, Basse- witz, écrivait ce jour-là à Pétersbourg que la tsarevna Anne Petrovna était accouchée d’un garçon « bien portant et robuste ». C’était sous sa plume une flatterie de cour. L’enfant n’était pas robuste et ne devait jamais le devenir. Sa mère mourut trois mois plus tard : phtisie ou consomption, à ce que dirent les médecins. La faible santé du futur empereur fit pré- cisément qu’on négligea son éducation. Jusqu’à l’âge de sept ans, il reste entre les mains des bonnes : françaises, celles-ci, à Kiel comme à Stet- tin. Il a aussi un maître de langue française, Millet. À cette époque, on le fait brusquement passer sous la discipline des officiers de la garde hol- steinoise. Il devient soldat avant d’être homme — un soldat de caserne, de chambrée, de corps de garde et de champ de parade. C’est ainsi qu’il contracte le goût du métier dans ce qu’il a de plus bas, dans ses vulgarités, ses rudesses et ses minuties. Il fait l’exercice et il monte la garde. En 1737, à neuf ans, il est sergent, et, en cette qualité, il se tient, l’arme au bras, à la porte d’une salle où son père offre à ses officiers un banquet somptueux. Les larmes coulent sur les joues de l’enfant, à mesure qu’il voit les plats succulents défiler sous ses yeux. Au second service, pourtant, son père le fait relever, le nomme lieutenant et lui permet de prendre place à table. Monté sur le trône, Pierre rappellera encore cette aventure comme le plus beau souvenir de sa vie.

En 1739, à la mort de son père, changement de régime : il reçoit un précepteur en chef, qui en dirige plusieurs autres ; ce précepteur en chef, nous le connaissons déjà : c’est l’Holsteinois Brümmer. Rulhière s’est fait l’apologiste de cet homme « d’un mérite rare », dont le seul tort, d’après lui, aurait été « d’élever le jeune prince sur les plus grands modèles, consi- dérant plutôt sa fortune que son génie ». Les autres témoignages que nous sommes à même de recueillir au sujet du personnage lui sont moins fa- vorables. Le Français Millet disait de lui « qu’il était bon pour élever des chevaux et non des princes ». Il brutalisait, paraît-il, son élève, lui infli- geant des punitions déraisonnables, peu en rapport avec sa complexion délicate, comme de le priver de nourriture ou de lui imposer la torture de longs agenouillements sur des pois secs étendus à terre. En même temps, comme le petit prince, « le diablotin », qui s’obstinait à vivre contre le gré de l’impératrice Anne, se trouvait être à la fois prétendant au trône de Russie et à celui de Suède, on lui apprenait alternativement tantôt le russe, tantôt le suédois, selon les espérances du moment. Le résultat fut qu’il ne sut aucune des deux langues. Quand il vint à Pétersbourg, en 1742, Élisabeth s’étonna de le voir aussi peu avancé. Elle le confia alors à Stählin. Celui-ci était un Saxon, venu en Russie en 1735, professeur d’élo- quence, de poésie, de la philosophie de Gottsched, de la logique de Wolff et de beaucoup d’autres choses encore. À ses fonctions de professeur, il joignait l’exercice d’un grand nombre de talents : il écrivait des vers de circonstance pour les fêtes de cour, traduisait des opéras italiens pour le théâtre de Sa Majesté, dessinait des médailles destinées à rappeler quelque victoire remportée sur les Tartares, dirigeait les chœurs de la chapelle im- périale, composait des emblèmes pour les feux d’artifice, etc.

Ce que devenait l’éducation de Pierre, au milieu de tout cela, on le de- vine aisément. Brümmer restait d’ailleurs aux côtés de l’enfant, en qualité de maître de cour maintenant, plus brutal et plus grossier que jamais, au rapport de Stählin. Un jour, celui-ci se voyait dans la nécessité d’interve- nir pour empêcher une scène de violence, l’Holsteinois se précipitant sur le jeune prince les poings levés, et Pierre, à moitié mort de peur, appelant la garde à son secours. Soumis à ce régime, le caractère du futur époux de Catherine contrac- tait des habitudes vicieuses et pour ainsi dire des déformations défini- tives : violent et sournois à la fois, peureux et vantard. Déjà il étonnait la candide Figchen par ses mensonges, en attendant qu’il étonnât le monde par ses lâchetés. Un jour qu’il se plaisait à l’émerveiller par le récit de prouesses accomplies par lui contre les Danois, elle lui demanda naïve- ment à quelle époque s’étaient passés ces exploits. « Trois ou quatre ans avant la mort de mon père. » « Eh quoi ! vous n’aviez pas sept ans ! »      Il se fâcha tout rouge. Resté malingre avec cela, mal venu au physique comme au moral, une âme gauche, bizarre et tourmentée dans un corps étroit, pauvre de sang et prématurément ravagé. À coup sûr, Figchen au- rait eu tort de compter sur son affection, si sincère qu’elle parût aux yeux de Jeanne-Élisabeth, pour assurer son établissement en Russie. Était-il seulement capable d’aimer, ce jeune homme de si triste apparence ?

Heureusement pour elle, Catherine était à même, dès à présent, de s’en reposer avant tout autre appui sur ses propres ressources. Ce qu’elle nous raconte elle-même de cette époque de sa vie serait à peine croyable si nous n’avions de quoi contrôler la sincérité de son récit. Elle a quinze ans à peine, et déjà nous lui découvrons ce coup d’œil juste et pénétrant, cette sûreté de jugement, ce sentiment merveilleux des situations et cet admirable bon sens qui font plus tard partie de son génie, qui sont tout  son génie peut-être. Pour commencer, elle comprend que pour rester en Russie, pour y faire figure et, qui sait ?, pour y jouer un rôle, il lui faut devenir russe. Sans doute son cousin Pierre n’y a pas songé. Mais elle se rend promptement compte du malaise et du dépit secret qu’il provoque autour de lui avec son jargon holsteinois et ses manières allemandes. Elle se lève la nuit pour répéter les leçons du maître de langue russe, Ada- dourof, qu’on lui a donné. Comme elle ne prend pas la peine de se vêtir, marchant pieds nus dans sa chambre pour se tenir éveillée, elle gagne un refroidissement. Bientôt sa vie est en danger.

« La jeune princesse de Zerbst, écrit La Chétardie à la date du 26 mars 1744, est malade d’une péripneumonie formée. » Le parti saxon relève la tête. Il a tort, à en croire le diplomate français, car Élisabeth n’entend pas, quoi qu’il arrive, le laisser profiter de l’événement. « Ils n’y gagneront rien, disait-elle avant-hier à MM. de Brümmer et Lestocq, car si j’avais le malheur de perdre cette chère enfant, je veux que le diable m’emporte si jamais je prends une princesse saxonne. » Brümmer a d’ailleurs confié à La Chétardie que, « dans l’extrémité fâcheuse que l’on doit envisager et appréhender, il a disposé les voies, et qu’une princesse d’Armstadt (sic), charmante de sa figure et que le roi de Prusse avait proposée dans le cas où la princesse de Zerbst ne réussirait pas, serait celle qui aurait la préférence sur toute autre ». La perspective de cette substitution, pour rassurante qu’elle soit, ne laisse cependant pas d’attrister La Chétardie.

« Nous y perdrions beaucoup, assure-t-il, vu la façon dont les princesses de Zerbst, mère et fille, pensent pour moi et la persuasion où elles sont que j’ai contribué à l’avenir qui leur est préparé. » Pendant que les ambitions rivales se réveillent ainsi autour d’elle, la princesse Sophie lutte avec la mort. Les médecins prescrivent une saignée. Sa mère s’y oppose. On en réère à l’impératrice ; mais l’impératrice est au couvent de la Troïtza, absorbée par des dévotions auxquelles elle se livre d’une façon passionnée, quoique intermittente, mettant de la passion à tout ce qu’elle fait. Cinq jours se passent ainsi. La malade attend. Enfin Élisabeth arrive avec Lestocq, et ordonne la saignée. La pauvre Figchen perd connaissance. Quand elle revient à elle, elle se voit dans les bras de l’impératrice. Celle-ci, pour la récompenser de s’être laissé donner un coup de lancette, lui fait cadeau d’un collier de diamants et d’une paire de boucles d’oreilles de vingt mille roubles. C’est la princesse Jeanne- Élisabeth qui enregistre le prix. Pierre lui-même se montre généreux et offre galamment une montre couverte de diamants et de rubis. Mais les diamants et les rubis n’ont aucun pouvoir sur la fièvre. En vingt-sept jours on saigne seize fois la malade, quelquefois quatre fois en vingt-quatre heures. Enfin la jeunesse et la constitution robuste de Figchen ont raison et de la maladie et du traitement. Il apparaît même que cette longue et douloureuse crise a exercé sur sa destinée une influence décisive et sin- gulièrement heureuse. Et d’abord, autant sa mère a trouvé moyen de se rendre importune et odieuse à tout le monde, sans cesse en opposition avec les médecins, en dispute avec l’entourage, querellant sa propre fille et la tourmentant, sans souci de ses autres souffrances, autant celle-ci a su gagner tous les cœurs et se rendre, en dépit de son état, agréable et chère à tous. Il y eut l’histoire d’une étoffe — la fameuse étoffe bleue lamée d’ar- gent, présent de l’oncle Louis — que Jeanne-Élisabeth s’avisa, on ne sait pourquoi, de vouloir enlever à la pauvre Figchen. On devine le tapage soulevé autour de la malade par ce piteux incident : concert de réproba- tion à l’adresse de la mère dénaturée, concert de sympathies en faveur de la fille, victime de traitements aussi indignes. Figchen abandonna l’étoffe et n’y perdit point. Mais elle eut d’autres triomphes. Sa maladie la rendait d’elle-même sympathique à toutes les âmes russes. On savait comment elle l’avait contractée. L’image de la jeune fille aux pieds nus, s’exerçant à travers la nuit aux sonorités de l’idiome slave, sans souci d’un hiver in- clément, hantait déjà les imaginations, entrait dans la légende. Bientôt on raconta qu’à un moment où elle était au plus mal, sa mère voulut appeler à son chevet un pasteur protestant. « Non, aurait-elle dit, à quoi bon ? Faites venir plutôt Simon Todorski. » Simon Todorski était le prêtre or- thodoxe qu’on avait chargé de faire l’éducation religieuse du grand-duc et qui devait aussi entreprendre celle de la grande-duchesse.

Quels étaient à ce moment les sentiments de la princesse Sophie sur cet objet si délicat ? Il est difficile d’en juger avec sûreté. Certains indices feraient supposer que le traité d’Heineccius et les objurgations du Pro me- moria de Christian-Auguste avaient produit sur elle une impression assez profonde. « Je demande à Dieu, écrivait-elle à son père, encore de König- sberg, de prêter à mon âme toutes les forces dont elle aura besoin pour soutenir les tentations auxquelles je me prépare de me voir exposée. Il accordera cette grâce aux prières de Votre Altesse et de chère maman. » Mardefeldt, de son côté, se montrait inquiet : « Il n’y a qu’un point qui m’embarrasse infiniment, écrivait-il, c’est que la mère croit ou fait sem- blant de croire que cette jeune beauté ne pourra embrasser la religion grecque. » Il racontait encore qu’il avait fallu un jour avoir recours au pas- teur pour calmer l’esprit de la princesse, épouvanté par les leçons du pope. Voici cependant l’idée que Catherine s’est faite elle-même plus tard, en utilisant assurément son expérience personnelle, des difficultés que peut rencontrer le passage dans le giron de l’Église orthodoxe d’une princesse allemande élevée dans la religion de Luther, du temps nécessaire pour les surmonter et de la marche du problème moral ainsi résolu. Écrivant à Grimm le 18 août 1776 au sujet de la princesse de Wurtemberg, qu’elle destine à son fils Paul, elle s’exprime en ces termes : « Dès que nous la tiendrons, nous procéderons à sa conversion. Il faudra bien quinze jours… Pour mieux accélérer tout cela, Pastoukhof est allé à Memel pour lui ap- prendre l’a b c et la confession en russe : la conviction viendra après. »

Quoi qu’il en soit, le refus du ministre évangélique — cette répudiation du culte de son enfance — sortant des lèvres mourantes de la future grande-duchesse, et l’appel à l’assistance de Todorski — cette confession anticipée de la foi orthodoxe — reçurent une créance facile. Et dès lors la place de Figchen en Russie était assurée. Quoi qu’il advînt, elle était cer- taine désormais de la trouver dans le cœur de ce peuple naïf et profondé- ment religieux dont elle épousait les croyances et qui lui témoigna aussi- tôt sa reconnaissance en épousant ses intérêts. Le lien qui devait unir cette petite princesse allemande à la grande nation slave, dont elle commençait seulement à bégayer la langue, le pacte qui pendant près d’un demi-siècle allait associer leurs destinées dans une même et glorieuse fortune et que la mort seule viendrait dissoudre un jour, ce lien, ce pacte étaient formés dès à présent.

Le 20 avril 1744, la princesse Sophie paraît pour la première fois en public après sa maladie. Elle est encore si pâle que l’impératrice lui en- voie un pot de rouge. Mais elle attire quand même tous les regards et sent que ces regards sont pour la plupart bienveillants. Elle plaît déjà et attire. Elle rayonne et réchauffe autour d’elle l’atmosphère glacée d’une cour qu’elle rendra un jour si brillante. Pierre lui-même se montre plus empressé et plus confiant. Hélas ! sa galanterie et sa confiance sont d’une espèce particulière : il raconte à sa future l’histoire de ses amours avec une des filles d’honneur de l’impératrice, la princesse Lapoukhine, dont la mère a été récemment exilée en Sibérie. La freiline dut quitter la cour en même temps. Pierre aurait voulu l’épouser. Il se résigna pourtant à obéir au vœu de l’impératrice. Figchen rougit et prend sur elle de remercier le grand-duc pour l’honneur qu’il lui fait en la mettant en tiers dans ses se- crets. Ainsi apparaît déjà ce que sera l’avenir entre ces deux créatures si peu faites l’une pour l’autre.

Pendant ce temps, la princesse Jeanne-Élisabeth est tout entière à ses entreprises de haute politique. Elle s’est liée avec la famille Troubetzkoï et avec le bâtard Betzky lui-même, dont la personnalité remuante com- mence à percer. Elle a un salon où se rencontrent tous les adversaires du

« système » politique actuels, tous les ennemis de Bestoujef : Lestocq, La Chétardie, Mardefeldt, Brümmer. Elle cabale, intrigue, complote. Elle va de l’avant avec toute sa fougue de femme nerveuse et toute son insou- ciance de cervelle en l’air. Elle croit tenir le succès et aussi l’abbaye de Quedlinbourg. Elle se voit déjà complimentée par Frédéric et assumant, en fait, le rôle de son ambassadeur auprès de la grande cour du Nord, de- venue sa meilleure et plus précieuse alliée. Elle ne voit pas l’abîme à ses pieds.

Le 1er juin 1744, Élisabeth a repris le chemin du couvent de la Troïtza. En grand apparat cette fois et avec toute l’ostentation d’un pèlerinage so- lennel, traînant une moitié de sa cour derrière elle et faisant la route à pied. Elle a formé le vœu, en montant sur le trône, de renouveler cette cérémonie chaque fois qu’elle viendrait à Moscou, en mémoire de l’asile que Pierre Ier, mis en danger par la révolte des Strélitz, avait trouvé dans l’antique monastère. La princesse Sophie, encore trop faible, n’a pu accompagner l’impératrice, et sa mère est restée auprès d’elle. Mais voici qu’au bout de trois jours un courrier arrive, porteur d’une lettre d’Élisa- beth : ordre est donné aux deux princesses de rejoindre le cortège im- périal, pour assister à son entrée solennelle dans les murs de la Troïtza.    À peine sont-elles installées dans une cellule, où le grand-duc vient leur tenir compagnie, que l’impératrice elle-même paraît, suivie de Lestocq. Elle semble en proie à une grande agitation. Elle ordonne à la princesse Jeanne-Élisabeth de la suivre dans une pièce voisine. Lestocq s’y rend aussi. L’entrevue est longue. Figchen ne s’en émeut pas, occupée à écou- ter le bavardage extravagant, à l’ordinaire, de son cousin. Peu à peu, la jeunesse et la vivacité de son esprit prenant le dessus sur le malaise que lui inspire habituellement la présence du grand-duc, elle se prête à ses en- fantillages. Et de rire et de badiner gaiement tous les deux. Soudain Les- tocq revient : « Cette joie va bientôt avoir une fin », dit-il brusquement ; puis s’adressant à la princesse Sophie : « Il ne vous reste plus qu’à faire vos paquets. » Figchen demeure muette d’étonnement, et le grand-duc demandant ce que cela veut dire, Lestocq se contente d’ajouter : « Vous  le verrez bientôt. »

« Je vis clairement, écrit Catherine dans ses Mémoires, qu’il (le grand-duc) m’aurait quittée sans regret. Pour moi, vu ses dispositions, il m’était à peu près indifférent, mais la couronne de Russie ne me l’était pas. » Pouvait-elle vraiment songer déjà à la couronne, cette petite fille de quinze ans ? Pourquoi pas ? En écrivant ses Mémoires à quarante années de distance, à supposer qu’elle les ait écrits en effet tels qu’ils nous sont parvenus, Catherine a pu et même dû forcer plus d’une fois la note de ses impressions enfantines. « Le cœur, dit-elle encore en évoquant les souve- nirs de cette même époque, ne me prédisait rien de bon ; l’ambition seule me soutenait. J’avais au fond du cœur je ne sais quoi qui ne m’a jamais laissée douter un seul instant que je parviendrais à devenir impératrice de Russie de mon chef. » Ici, l’exagération est évidente et la notation a posteriori saute aux yeux. Mais le trône partagé un jour avec Pierre pou- vait bien sourire à cette imagination d’enfant précoce ; des espérances plus lointaines ont de tout temps figuré dans les apports matrimoniaux, et des fiancés de quinze ans s’entendent fort bien aujourd’hui encore à les es- compter. Derrière Lestocq survient enfin l’impératrice, très rouge, suivie de la princesse Jeanne-Élisabeth, très émue et les yeux gonflés de larmes. À     la vue de la souveraine, les deux jeunes gens, qui se tenaient assis sur le rebord d’une fenêtre, les jambes pendantes, et qui, saisis par le discours de Lestocq, avaient gardé cette position, sautent précipitamment à terre. On voit le tableau. Il semble désarmer la colère de l’impératrice. Elle sourit, va à eux, les embrasse, et sort sans prononcer un mot. Alors le mystère s’éclaircit. Depuis plus d’un mois, la princesse de Zerbst marchait sans s’en douter sur une mine creusée sous ses pieds par l’ennemi, dont elle espérait avoir si facilement raison. Et la mine venait de sauter.

Le marquis de La Chétardie était revenu en Russie avec la réputation du plus brillant diplomate de l’époque, consacrée par le rôle qu’il avait précédemment joué dans ce même pays ². Il avait trente-six ans. Grand, bien fait, cavalier de haute mine et d’élégante tournure, il semblait destiné à occuper encore une grande place dans cette cour, où la faveur décidait de tout, menait à tout, où il fallait surtout plaire et où, disait-on, il avait plu déjà. Il avait son plan, un plan très ingénieux, trop ingénieux peut-être, qu’il avait réussi, non sans peine, à faire adopter à la cour de Versailles et qui consistait à faire de la chute de Bestoujef, c’est-à-dire de l’abandon de la politique autrichienne défendue par ce ministre, le prix d’une complai- sance depuis longtemps mise en question entre les deux cours, désirée vivement par Élisabeth, obstinément refusée par la France. Il s’agissait   du titre de Majesté Impériale tacitement reconnu aux tsars de Russie de- puis Pierre le Grand, mais non inscrit encore au protocole et absent par conséquent des pièces officielles émanant de la chancellerie du Roi Très Chrétien. La Chétardie s’était fait donner des lettres de créance avec le titre convoité. Il les garda en poche, pour ne les remettre qu’au succes- seur de Bestoujef, après le renvoi de celui-ci. Élisabeth le sut, et bientôt personne ne l’ignora à la cour. Jusque-là, se reposant sur son ascendant personnel, le diplomate français prétendait traiter directement avec l’im- pératrice en passant par-dessus son chancelier. C’était trop présumer de ses forces ; c’était aussi s’abuser étrangement sur le caractère d’Élisabeth.

Le portrait de la fille de Pierre Ier a été souvent esquissé, et on a réussi à nous donner une idée probablement exacte de la manière d’être et de régner de cette singulière souveraine, agitée et indolente à la fois, ardente au plaisir et pourtant curieuse des affaires, employant des heures à sa toi- lette, faisant attendre des semaines ou même des mois une signature ou un ordre et autoritaire malgré cela ; voluptueuse, dévote, incrédule et su- perstitieuse ; passant à tout instant des excès d’une débauche qui ruine sa santé à des excès d’exaltation religieuse qui égarent sa raison : une né- vrosée, dirions-nous aujourd’hui. Le baron de Breteuil raconte, dans une de ses dépêches, qu’ayant à signer, en 1760, le renouvellement du traité conclu en 1746 avec la cour de Vienne, elle avait déjà écrit : « Éli… », quand une guêpe vint se poser sur sa plume. Elle s’arrêta et resta six mois avant de se décider à achever sa signature. Au physique, la princesse de Zerbst nous a laissé d’elle un pastel fort agréable.

« L’impératrice Élisabeth est fort grande ; elle a été extrêmement bien faite. Elle engraissait de mon temps, et il me semblait toujours que ce que dit Saint-Évremond dans le portrait de la fameuse duchesse de Mazarin, Hortense Mancini, était fait pour l’impératrice. Il dit : “De ce qu’elle a la taille déliée une autre l’aurait belle.” Cela était alors au pied de la lettre. Jamais tête ne fut plus parfaite ; il est vrai que le nez l’est moins que les autres traits, mais il est là à sa place. La bouche est unique : il n’y en a jamais eu de telle ; ce sont les grâces, ce sont les ris, ce sont les jeux. Elle ne saurait grimacer ; elle n’a jamais fait de plis que de gracieux ; on en adorerait une injure, si elle en pouvait proférer. Deux rangées de perles  se montrent au travers du vermeil de deux lèvres qu’il faut avoir vues  pour s’en former une idée. Les yeux sont attendrissants ; oui, voilà l’effet qu’ils font sur moi. On les prendrait pour noirs, ils sont pourtant bleus. Ils inspirent toute la douceur dont ils sont animés… Jamais front ne fut plus agréable. Ses cheveux sont plantés si exactement que d’un coup de peigne ils sont et paraissent rangés avec art. L’impératrice a les sourcils noirs et la chevelure naturellement cendrée. Toute sa figure est noble, sa démarche est belle ; elle se présente avec grâce ; elle parle bien, d’une voix agréable ; son geste est juste. Enfin, jamais figure ne ressembla à la sienne. Jamais  si belles couleurs, ni gorge, ni mains, n’ont été vues. Comptez là-dessus,  je suis un peu connaisseuse et je parle ici sans prévention. »

Au moral, la plume du chevalier d’Éon oppose à ce gracieux ensemble une terrible contrepartie :

« Sous un air de bonhomie apparente, elle (Élisabeth) a l’intelligence déliée, incisive. Si l’on ne s’est boutonné d’avance et cuirassé contre son regard, il se glisse sous votre habit, l’écarte, s’insinue, vous déshabille, vous entrouvre la poitrine, et, quand vous vous en apercevez, il est trop tard : vous êtes à nu, la femme a lu dans vos entrailles et fouillé dans votre âme… Sa candeur et sa bonté ne sont qu’un masque. Dans votre France, par exemple, et dans toute l’Europe, elle a la réputation et le surnom de clémente. À son avènement au trône, en effet, elle jura sur l’image révé- rée de saint Nicolas que personne ne serait mis à mort sous son règne. Elle a tenu parole à la lere, et aucune tête n’a encore été coupée, c’est vrai ; mais deux mille langues, deux mille paires d’oreilles l’ont été… Vous connaissez sans doute l’histoire de la pauvre et intéressante Eudoxie La- poukhine ? Elle eut quelques torts peut-être envers Sa Majesté, mais le plus grave, à coup sûr, fut d’avoir été sa rivale et plus belle qu’elle. Élisa- beth lui a fait percer la langue d’un fer rouge et administrer vingt coups de knout de la main du bourreau, et la malheureuse était enceinte et près d’accoucher… Vous trouverez dans sa vie privée les mêmes contradic- tions. Tantôt impie, tantôt fervente, incrédule jusqu’à l’athéisme, bigote jusqu’à la superstition, elle passe des heures entières à genoux devant une image de la Vierge, parlant avec elle, l’interrogeant avec ardeur et lui demandant en grâce dans quelle compagnie des gardes elle doit prendre l’amant du jour… J’oubliais une chose… Sa Majesté a un goût marqué pour les liqueurs fortes. Il lui arrive parfois d’en être incommodée au point de tomber en syncope… Il faut alors couper sa robe et ses corsets. Elle bat ses serviteurs et ses femmes… »

On peut juger des difficultés que devait rencontrer La Chétardie au-

près d’une princesse d’humeur aussi bizarre, et sur quel terrain glissant la princesse de Zerbst s’aventurait en sa compagnie. Car elle était devenue son associée et avait fini par mettre en lui tout son espoir ; Mardefeldt se trouvait hors de combat, Brümmer s’était peu à peu retiré de la partie et Lestocq louvoyait, mis en défiance par son instinct très sûr. De Ver- sailles, on exhortait toujours le marquis à la prudence. On finissait par lui ordonner péremptoirement de ne pas faire de la reconnaissance du titre impérial l’objet d’un marchandage trop incertain. La chose, après tout, n’avait pas si grande importance. « Le roi, écrivait-on, est empereur en France. » Mieux valait faire à la tsarine « une espèce de galanterie », en lui montrant la lettre du roi. On l’engagerait peut-être ainsi à forcer la main à son ministre pour la conclusion de l’alliance tant souhaitée. La Chétardie se déclarait prêt à obéir, mais à cela même il trouvait une difficulté : il fallait « joindre et fixer » la tsarine au moins pendant un quart d’heure. Or il n’y arrivait pas.

En attendant, Bestoujef préparait ses pièces. Avec l’aide d’un employé de la chancellerie, Goldbach, encore un Allemand, peut-être un Juif, spé- cialiste dans l’art des déchiffrements, si cultivés à cette époque, il inter- ceptait et tirait au clair toute la correspondance de l’envoyé français, et, brusquement, il la plaçait sous les yeux de l’impératrice, mettant en évi- dence les passages qui la concernaient personnellement, ceux où La Ché- tardie déplorait la paresse, la légèreté de la souveraine, son goût effréné pour le plaisir et jusqu’à sa coquetterie qui l’engageait à changer de toi- lette quatre ou cinq fois par jour. On imagine la colère d’Élisabeth. On en sait les suites. S’étant obstiné à ne pas faire usage de ses lettres de créance, La Chétardie se trouvait sans caractère officiel. Une simple note de la chancellerie lui intima l’ordre de quitter Moscou et la Russie dans les vingt-quatre heures. La vindicte de la tsarine alla jusqu’à réclamer un portrait qu’elle lui avait donné sur le couvercle d’une tabatière garnie de diamants. On lui laissa la tabatière.

Mais il n’était pas seul compromis. Ses dépêches avaient révélé à l’im-

pératrice la part prise par la princesse de Zerbst à l’intrigue avortée. Elles la montraient jouant à sa cour et dans son intimité le rôle d’espion au service de la Prusse et de la France, donnant des avis à La Chétardie et à Mardefeldt, correspondant secrètement avec Frédéric. Voilà ce que signi- fiait la scène énigmatique du couvent de la Troïtza.

La princesse de Zerbst en fut quitte pour la peur qu’elle eut, pour les vérités qu’elle dut entendre de la bouche d’Élisabeth et pour la perte irré- médiable non seulement du crédit qu’elle avait rêvé follement d’acquérir dans cette cour, dont elle apprenait seulement maintenant à connaître les ressorts secrets, mais encore de celui auquel elle aurait pu prétendre lé- gitimement. « Le nom de la princesse de Zerbst, écrivait le successeur de La Chétardie, d’Allion, un an après ces événements, s’est trouvé fré- quemment dans les lettres interceptées de M. de La Chétardie. Dès lors, l’impératrice a pris pour elle une aversion décidée… Son meilleur parti était de repasser en Allemagne. » C’est ce qu’elle fit en effet, mais non  pas avant d’avoir assisté à la seule victoire à laquelle elle aurait dû pré- tendre sous ce ciel devenu inclément pour elle, et la seule qu’elle semble précisément avoir perdue de vue jusqu’à risquer de la compromettre.

La personne de Figchen était sortie intacte de cette crise. À partir de ce moment, au contraire, et comme si son innocence avérée avait plaidé sa cause auprès de ses adversaires mêmes et des ennemis de sa fortune, son triomphe devenait certain et son mariage avec le grand-duc définiti- vement assuré. Restait cependant un point délicat à régler : l’admission solennelle de la princesse Sophie parmi les fidèles de l’Église grecque. La princesse de Zerbst avait obéi de son mieux aux injonctions de son mari. Elle avait cherché à éclairer sa foi et celle de sa fille. Elle s’était aussi enquis si le précédent de la femme du tsarévitch Alexis, qui, elle, avait conservé sa place dans l’Église protestante, ne pouvait être utilisé au bénéfice de Figchen. Sur ce dernier point, le résultat de ses démarches avait été négatif. Mais la nouvelle qu’elle en donna au dévot et scrupuleux Christian-Auguste était accompagnée de constatations rassurantes. Elle avait parcouru avec Simon Todorski tout le symbole grec, elle l’avait com- pulsé soigneusement avec le catéchisme de Luther, et elle était arrivée à la conviction qu’il n’y avait entre les deux confessions aucune différence fondamentale. Quant à Figchen, elle avait moins tardé encore à se persua- der qu’elle pouvait faire son salut dans la religion orthodoxe. Heineccius ne savait décidément ce qu’il disait, et Méthodius s’entendait admirable- ment avec Luther. Les arguments de Simon Todorski s’étaient montrés irrésistibles à ce sujet. C’était un habile homme que cet archimandrite. Il avait vu du monde et étudié à l’université de Halle. Christian-Auguste ne se laissa pas ébranler de suite. « Mon bon prince de Zerbst, écrivait plus tard Frédéric, était plus rétif sur ce point… Il répondait à toutes mes représentations par : “Ma fille ne sera pas grecque.” » Heureusement, il se trouva aussi un Simon Todorski à Berlin. « Quelque prêtre, continue Fré- déric, que je sus gagner… fut assez complaisant pour lui persuader que le rite grec était pareil à celui des luthériens. » Dès lors il répéta sans cesse :

« Luthérien-grec, grec-luthérien, c’est la même chose. » Dans le courant de juin, un courrier expédié par Élisabeth rapportait l’autorisation offi- cielle du prince au mariage et à la conversion de la princesse Sophie. Le bon Christian-Auguste disait avoir aperçu le doigt de Dieu (eine Führung Goes) dans les circonstances qui lui dictaient cette détermination.

Le 28 juin fut fixé pour la profession publique de la jeune catéchu- mène, et le jour suivant, jour de la fête des saints Pierre et Paul, pour les fiançailles. L’approche de cette cérémonie ne laissait pas de donner à Fig- chen quelque émotion. Les lettres qu’elle recevait en grand nombre de ses parents d’Allemagne n’étaient pas toutes pour la rassurer. On imagine à quelle abondance de commentaires divers la destinée si inattendue de la petite princesse avait ouvert le champ dans le milieu où elle avait vécu jusqu’à présent. Le sens n’en était généralement pas très favorable. Un peu de jalousie s’y mêlait peut-être aux appréhensions qu’une tendre sol- licitude semblait seule inspirer. On se rappelait la lamentable histoire de la malheureuse Charlotte de Brunswick, la femme d’Alexis, abandonnée par son mari, oubliée par le tsar. Et la lointaine Russie n’avait-elle pas été fatale à toute cette famille allemande, qui, elle aussi, avait cru y trou- ver un avenir de gloire et de puissance ?… Tout cela revenait à la future grande-duchesse en longues phrases entortillées, jargon tudesque farci de français, où elle devinait plus de dépit que de sincère émoi, mais qui la faisaient frissonner parfois et jeter un regard inquiet sur le lendemain incertain.

Personne ne s’en douta pourtant dans la foule des courtisans qui, le

28 juin 1744, à dix heures du matin, se pressèrent aux abords de la cha- pelle impériale du Galavinski Dvarets. Vêtue d’une robe « adrienne » en gros de Tours rouge, galonnée d’argent, un simple ruban blanc serrant ses cheveux non poudrés, Figchen apparut radieuse de jeunesse, de beauté et de modeste assurance. Sa voix ne trembla pas, sa mémoire n’hésita pas   un instant en prononçant en russe le symbole de sa nouvelle foi devant l’assemblée émue. L’archevêque de Novgorod, celui-là même qui naguère s’était déclaré contre son mariage, versa de pieuses larmes en recevant sa profession, et tous les assistants se crurent en devoir de l’imiter. Ils avaient pleuré de même, il est vrai, lors de la conversion de Pierre-Ulric, qui, lui, avait fait des grimaces pendant la cérémonie et s’était égayé aux dépens de l’officiant. L’attendrissement était d’ordonnance. La souveraine témoigna son contentement par le don fait à la catéchumène d’une agrafe et d’un collier de diamants, que l’experte Jeanne-Élisabeth estima valoir 100 000 roubles.

Mais qu’aurait dit le bon Christian-Auguste s’il avait entendu sa fille déclarer devant Dieu et devant les hommes : « Je crois et je confesse que la foi n’est pas suffisante pour ma justification » ? Figchen elle-même n’eut- elle pas besoin d’un effort pour prononcer ces paroles qui la séparaient définitivement de son passé ? Ceux qui ont cru pouvoir invoquer à ce pro- pos l’influence des philosophes de Paris sur son jeune esprit ont fait une confusion de dates. Il est extrêmement probable qu’à ce moment la future amie de Voltaire ne connaissait pas l’existence de cet écrivain. En sortant de la chapelle, elle se trouva à bout de forces et ne put paraître au dîner. Ce n’était cependant plus Figchen ni la princesse Sophie Frédérique qui avait franchi d’un pas chancelant le seuil de ce temple aux icônes recouvertes d’or. Ce jour même, dans la liturgie officielle, une prière était introduite pour « l’orthodoxe (blagoviernaïa) Catherine Alekseïevna ». La princesse de Zerbst expliquait, il est vrai, à son mari qu’on avait simplement ajouté Catherine à Sophie, « comme cela a lieu pour la confirmation ». Quant à Alekseïevna, ce surnom, conforme à l’usage du pays, voulait dire exacte- ment « fille d’Auguste », Auguste ne pouvant recevoir d’autre traduction en russe. Le bon Christian n’en demanda pas davantage. Il avait été dans le cas, depuis quelque temps, de faire provision de crédulité, et il doit y avoir des grâces d’état pour les princes allemands en possession de filles mariables à l’étranger.

Les fiançailles eurent lieu le lendemain dans le Ouspienski Sobor. La princesse de Zerbst passa elle-même aux doigts de Catherine Alekseïevna et de son futur époux les bagues — deux petites merveilles, pouvant bien valoir 50 000 écus, dit-elle. Quelques écrivains, dont Rulhière, ont affirmé que Catherine avait reçu à cette occasion le titre d’héritière du trône, avec droit de succession en cas de mort du grand-duc. Le fait est contesté par les écrivains russes les plus récents. Il aurait fallu, pour cela, un manifeste officiel dont il n’existe aucune trace. La future grande-duchesse conti- nua à recueillir tous les suffrages par la grâce et la convenance parfaite de son attitude. Sa mère elle-même observa avec satisfaction qu’elle se prenait à rougir chaque fois que les exigences du rang nouvellement ac- quis l’obligeaient à prendre le pas sur celle qui lui avait donné le jour. Elle eut cependant bientôt à faire aussi la remarque que sa fille n’en pré- tendait pas moins se prévaloir de sa nouvelle situation pour échapper à une tutelle qui lui pesait depuis longtemps. D’autant qu’elle n’était pas seule à la trouver hors de propos désormais et mal venue dans le mi- lieu où il lui fallait vivre. La princesse de Zerbst y était traitée commu- nément d’« étrangère » et n’y éveillait guère de sympathies. Catherine avait maintenant, pour la première fois de sa vie, un peu d’argent à elle : 30 000 roubles qui lui furent envoyés par Élisabeth « pour son jeu », sui- vant la désignation en usage à la cour de Russie, et qui lui parurent un trésor inépuisable. Elle y puisa bientôt largement, et fort noblement pour commencer. Son frère venait d’être envoyé à Hambourg pour y achever ses études. Elle déclara vouloir prendre à sa charge les frais de son en- tretien. Elle avait aussi sa cour, dont les chefs d’emploi, chambellans et gentilshommes de la chambre étaient soigneusement choisis en dehors de la coterie que la princesse de Zerbst prétendait naguère inféoder à ses in- térêts et à ceux de Frédéric. Le propre fils du chancelier, Pierre Bestoujef, y figurait. La princesse de Zerbst eut ainsi lieu d’éprouver un désappoin- tement nouveau et ne manqua pas d’être maladroite une fois de plus en le montrant. Sa mauvaise humeur, éclatant à tout propos et s’en prenant à tout le monde, acheva son impopularité. Des scènes violentes se pro- duisirent où le grand-duc lui-même figura et fit valoir, aux dépens de sa belle-mère, ses habitudes et son vocabulaire de corps de garde.

Catherine, cependant, prenait rapidement pied dans sa nouvelle situation. Elle trouvait même l’occasion de contracter une connaissance plus intime avec le vaste domaine qu’elle était appelée à gouverner un jour. Elle faisait, en compagnie du grand-duc et de sa mère, ce voyage de Kiev, que, à quarante années de distance, elle devait recommencer, on sait avec quel prestigieux éclat, et elle en gardait une impression destinée à ne plus s’effacer de sa mémoire, à influer visiblement sur la tournure de son esprit et sur le caractère même de son futur gouvernement. En parcourant huit cents kilomètres, sans jamais sortir des domaines d’Élisabeth, sans jamais voir autre chose sur son passage que des foules prosternées de- vant la toute-puissance de la tsarine, toujours présente à leurs yeux, elle concevait, la petite princesse allemande, habituée aux horizons étroits des pauvres souverainetés de son pays, et elle développait en elle une idée de grandeur et de force pour ainsi dire sans limites. C’est cette idée que, devenue impératrice, elle croira incarnée en elle et destinée à dominer    le monde. En même temps, avec sa jeune sagacité en éveil et son coup d’œil déjà juste, elle apercevait l’envers, triste et sombre, de cette gran- deur superbe, l’autre côté de l’existence du magnifique empire qui devait un jour être le sien. À Saint-Pétersbourg, à Moscou, elle n’avait eu jusqu’à présent devant ses yeux éblouis que le trône resplendissant d’or, la cour constellée de diamants, le décor extérieur de la majesté impériale, se dou- blant d’une pompe un peu barbare encore et d’un luxe à moitié asiatique, mais d’autant plus prodigieux ; elle se trouvait maintenant face à face avec les assises et les sources nourricières de cette splendeur sans pareille : le peuple russe apparaissait à ses yeux étonnés, épouvantés bientôt. Elle le voyait sordide et sauvage, à peine vêtu, grelottant la faim et le froid dans ses chaumières enfumées, et portant comme une croix son double joug  de misère et de servitude. Des vices lamentables d’organisation sociale et politique, d’effroyables abus de pouvoir se révélaient ainsi à elle, devinés, pressentis à travers cette antithèse terrible. Et tous les essais de réforme, tous les instincts généreux, toute la poussée d’idées libérales qui devait plus tard illustrer la première partie de son règne, prenaient leur point de départ dans cette première et rapide vision.

De retour à Moscou, elle apprenait aussi à connaître un autre revers de médaille : les petits ennuis inséparables d’un rang aussi élevé que le sien. Un soir à la comédie, faisant face à l’impératrice, dans la loge du grand-duc, elle surprenait un éclair de colère dans le regard d’Élisabeth dirigé de son côté. Peu après, l’obséquieux Lestocq, avec lequel la sou- veraine venait de s’entretenir tout en la regardant, se présentait devant elle et, sèchement, brutalement presque, avec la préoccupation visible de faire remarquer la raideur de son attitude, lui disait la colère de la tsa- rine et lui en expliquait le motif. Catherine avait fait des dettes : 17 000 roubles, plus de 75 000 francs en quelques mois ! Son trésor avait fondu entre ses doigts d’où un fleuve d’or devait un jour ruisseler à travers l’Em- pire et l’Europe entière. Mais quoi ? Voulait-on qu’elle se contentât des trois robes qui avaient fait le fond de sa malle à son arrivée en Russie ? Elle avait été réduite, pour commencer, à emprunter les draps de lit de sa mère ! Elle ne pouvait décemment continuer ce manège. Puis, elle s’était vite aperçue que dans cette cour, autant et plus que dans celle de Zerbst, les petits cadeaux entretenaient l’amitié, et qu’une personne dans sa posi- tion n’y possédait même aucun autre moyen de subvenir aux frais de cet entretien pourtant indispensable. Le grand-duc lui-même avait une pré- dilection marquée pour cette façon de soigner les bonnes relations qu’il entendait garder avec sa fiancée. Enfin, la comtesse Roumiantsof avait une manière à elle de comprendre les devoirs de sa charge de maîtresse de la cour de la future grande-duchesse : la manière d’un panier percé ou d’une personne s’entendant admirablement à faire danser l’anse du panier.

Dans ses Mémoires, auxquels nous empruntons ces détails, Catherine est assez sévère pour les personnes qui ont fait à ce moment partie de son entourage, sans épargner le grand-duc lui-même, avec lequel, quoi qu’elle fît, et sa générosité même n’y remédiant pas, ses rapports n’auraient eu, dès à présent, rien de bien cordial. Peut-être a-t-elle cédé à la tentation de pousser au noir ce coin du tableau. Un billet de sa main, qui date de cette époque, semble justifier cette supposition. Le grand-duc, atteint, au cours du mois d’octobre, d’une pleurésie qui l’obligeait à garder la chambre, s’impatientait de cette claustration forcée. Et Catherine de lui écrire :

Monsieigneur (nous respectons le style et l’orthographe du docu- ment), ayant consulté ma mère, sachant qu’elle peut beaucoup sur le grand- maréchal (Brümmer), elle m’a permis de lui en parler et de faire qu’on vous permeent de jouer sur les instrumens. Elle m’a aussy chargée de vous de- mander, Monseigneur, sy vous voulez quelques Italiens aujourd’hui après Midy. Je vous assure que je deviendray folle en Votre place sy on m’otois tous. Je vous prie au Nom De Dieu, ne lui montrez pas ses billets.

CATHERINE.

Voici qui est fait pour réhabiliter la princesse de Zerbst elle-même des reproches d’humeur acariâtre et tracassière dont sa fille s’est plu à accabler sa mémoire. Deux mois plus tard, en décembre, nous retrouvons Catherine, joignant les larmes aux prières pour obtenir qu’on lui donne accès auprès de son fiancé, qui, guéri de sa pleurésie, vient d’être atteint d’un mal nouveau et plus terrible. Sur la route de Moscou à Pétersbourg, à Hatilof, Pierre a dû s’arrêter : la petite vérole avait fait son apparition. Le fiancé d’Élisabeth en était mort. La tsarine écarta résolument Catherine et sa mère, en les expédiant à Saint-Pétersbourg, et s’installa elle-même au chevet du malade. Catherine fut réduite à écrire à son fiancé des lettres fort tendres, où, pour la première fois, elle se servit de la langue russe. Mais ce n’était encore qu’un trompe-l’œil, Adadourof, son professeur, dont elle copiait la prose, lui servant de secrétaire.

Ce second séjour à Pétersbourg fut marqué pour Catherine par l’arri- vée du comte Gyllenborg, envoyé par la cour de Suède, avec la nouvelle du mariage de l’héritier du trône, Adolphe-Frédéric, oncle de Catherine, épousant la princesse Ulrique de Prusse. Catherine avait déjà rencontré ce Suédois à Hambourg, en 1740. Il lui aurait alors reconnu « un es- prit philosophique ». Il lui demanda maintenant comment allait sa phi- losophie et l’engagea à lire Plutarque, la vie de Cicéron et les Causes de la grandeur et de la décadence des Romains. En retour, Catherine offrit à ce grave conseiller son portrait, « le portrait d’un philosophe de quinze ans », composé par elle en son honneur, selon l’usage courant de l’époque. L’original de cet écrit, qu’elle réclama plus tard, a été malheureusement brûlé par elle, et aucune copie ne s’en est rencontrée dans les papiers du comte Gyllenborg, conservés à l’université d’Uppsala. Dans ses Mémoires, Catherine assure qu’ayant revu en 1758 cette œuvre de jeunesse, elle fut étonnée de la justesse et de la profondeur des traits qu’elle y avait consi- gnés. Nous regrettons qu’elle ne nous ait pas mis à même de vérifier cette appréciation.

Pierre ne put reprendre le chemin de Pétersbourg qu’à la fin de janvier. Castéra a raconté qu’après avoir embrassé alors son fiancé avec tous les témoignages de la joie la plus grande, Catherine s’évanouit en rentrant dans son appartement et fut trois heures avant de reprendre connais- sance. La petite vérole, en effet, n’avait pas embelli le grand-duc. Les traces laissées sur sa figure et une énorme perruque dont on l’avait af- fublé pour cacher d’autres ravages le rendaient presque méconnaissable. La princesse de Zerbst fut seule à lui trouver meilleure mine, ce dont elle fit part aussitôt à son mari. Castéra a sans doute chargé quelque peu son récit, suivant son habitude, et la princesse s’est souvenue que la poste de Pétersbourg prenait volontiers copie des lettres qui lui étaient confiées. Quoi qu’il en fût, les préparatifs du mariage commencèrent peu après ce retour si diversement commenté.

On n’avait pas encore vu en Russie une cérémonie de ce genre. Le mariage du tsarévitch Alexis, fils de Pierre Ier, avait eu lieu à Torgau, en Saxe, et, avant lui, les héritiers du trône de Moscou n’étaient pas de futurs empereurs. On écrivit en France, où venait d’être célébré le ma- riage du Dauphin ; on s’informa auprès de la cour de Saxe. De Versailles et de Dresde arrivèrent des mémoires abondants, de minutieuses des- criptions, jusqu’à des dessins retraçant les moindres détails des pompes qu’il s’agissait d’imiter, de surpasser même s’il était possible. Dès que les glaces furent rompues sur la Neva, vaisseaux anglais et allemands se suc- cédèrent, débarquant des équipages, des meubles, des étoffes, des livrées commandés aux quatre coins de l’Europe. Christian-Auguste se distingua avec un envoi d’étoffes de Zerbst, lourdes pièces de soie brodées d’or et d’argent qu’on prisait assez à cette époque. La mode était aux soieries à ramages, avec fleurs d’or ou d’argent sur fond clair. L’Angleterre en avait la spécialité et aussi Zerbst, qui venait en seconde ligne dans l’estime des connaisseurs.

Plusieurs fois reculée, la date de la cérémonie fut fixée enfin au 21 août. Les fêtes devaient durer jusqu’au 30. Les médecins du grand-duc au- raient voulu un délai plus long. En mars, Pierre avait de nouveau été alité. Une année semblait à peine suffisante pour lui permettre de se remettre entièrement. Mais Élisabeth ne voulait pas attendre. On a prétendu qu’il lui tardait de se débarrasser de la mère de Catherine. Il est probable qu’elle avait des raisons plus sérieuses pour montrer tant d’impatience. Avec la santé toujours chancelante de Pierre, l’hérédité du trône était rien moins qu’assurée, et le souvenir du jeune Ivan, enfermé dans sa prison, demeurait inquiétant. En juin 1745, un homme inconnu fut trouvé un poignard à la main dans la chambre d’Élisabeth. Mis à la torture, il garda le silence. À en croire cependant des témoignages assez autorisés, Jeanne-Élisabeth continuait, en effet, à se rendre fort désagréable. Il n’y a pas de vilaine affaire où elle ne paraisse mêlée pendant ces dernières semaines de son séjour en Russie. Elle intrigue, complote et potine sans rémission. Elle va jusqu’à se faire accusatrice de sa fille, racontant que celle-ci a des rendez- vous nocturnes avec son fiancé. L’impératrice fait intercepter et examiner soigneusement sa correspondance. Et en même temps elle ne songe pas à inviter son mari à la cérémonie dont elle dispose l’imposant appareil. Longtemps, la princesse de Zerbst avait fait espérer à Christian-Auguste cette invitation, lui écrivant de se tenir prêt, le remettant de jour en jour et de mois en mois. Frédéric lui-même, trompé par Mardefeldt, avait donné à son feld-maréchal de semblables illusions. Enfin, Jeanne-Élisabeth dut avouer qu’on pensait plutôt à la faire partir elle-même avant la cérémonie. Le frère de la princesse y parut seul de sa famille. Ce fut, dit-on,

une perfidie de Bestoujef. Disgracieux, grossier et pauvre d’esprit, Auguste de Holstein était un parent désagréable à produire en public, un     de ceux qu’on ne montre pas. L’envoyé anglais Hindford assure, dans ses dépêches, n’avoir jamais vu un aussi beau cortège que celui qui, au jour indiqué, conduisit Catherine à l’église de Notre-Dame de Kazan. Com- mencée à dix heures du matin, la cérémonie religieuse ne prit fin qu’à quatre heures du soir. L’Église orthodoxe fait les choses consciencieuse- ment. Pendant les dix jours suivants, les fêtes se succédèrent sans inter- ruption. Bals, mascarades, dîners de gala, soupers, opéra italien, comédie française, illuminations, feux d’artifice, rien ne manqua au programme.  La princesse de Zerbst nous a laissé une description détaillée de la plus intéressante de ces journées, celle des épousailles :

« Le bal ne dura pas au-delà d’une heure et demie, au bout desquelles Sa Majesté Impériale, précédée des maîtres de cérémonie, du grand maître de sa cour, du grand maréchal et du grand chambellan de la cour du grand- duc, et suivie seulement des jeunes époux se tenant par la main, de moi, de mon frère, de la princesse de Hesse, de la grande maîtresse, des staats- dames, de la cammer frelen, des frelen, s’achemina à l’appartement nup- tial, dont les hommes sortirent dès que toutes les dames furent entrées, et les portes furent fermées, pendant que le jeune époux passa dans celui où il devait changer de vêtements. On débuta par déshabiller l’épouse.    Sa Majesté Impériale lui ôta la couronne ; je cédai à la princesse de Hesse l’honneur de lui mettre la chemise, la grande maîtresse lui passa la robe de chambre, et le reste des dames lui ajustèrent le plus magnifique déshabillé du monde.

« Excepté cette cérémonie — observe la princesse de Zerbst — il y en a beaucoup moins ici à déshabiller de jeunes époux qu’il y en a chez nous. Déjà aucun homme n’ose entrer dès que l’époux est entré chez lui, pour  se vêtir de nuit. On ne danse pas la guirlande et on ne distribue point de jarretière.

« La grande-duchesse vêtue, Sa Majesté Impériale passa chez le grand- duc, que le grand veneur, comte de Razoumovski, et mon frère avaient aidé à déshabiller. Cette princesse nous l’amena. Tout son habillement était uniforme à celui de son épouse, mais il n’y était pas, à beaucoup près, aussi joli. Sa Majesté Impériale leur donna alors sa bénédiction, qu’ils reçurent en se jetant un genou en terre. Elle les embrassa tendrement et nous laissa à la princesse de Hesse, la comtesse de Roumiantsof et moi, le soin de les coucher. Je voulus lui parler des remerciements et de la reconnaissance que je lui dois, mais cette grande princesse se moqua de moi. »

Nous devons aussi à la plume de Jeanne-Élisabeth une description de l’appartement réservé aux jeunes époux.

« Cet appartement est de quatre grandes pièces, les unes toutes plus belles que les autres. Le grand cabinet est le plus riche ; la tenture d’un fond de drap d’argent porte une broderie en soie nuancée d’un goût ad- mirable ; tout l’ameublement s’y rapporte : chaises, rideaux, portières. La chambre du lit est en velours ponceau tirant sur l’incarnat. Il est brodé de pilastres et de guirlandes en argent relevés en bosse ; le lit l’est en plein. Tout l’ameublement s’y rapporte. Il est si beau, il a un air si particulier, si majestueux, qu’il ne saurait être vu sans frapper d’admiration. » La série des fêtes se termina par une cérémonie d’un genre à part, qui ne devait plus jamais être renouvelée. Pour la dernière fois, on mit à flot le Diedouchka (l’aïeul) de la flotte russe, un bateau construit, d’après la lé- gende, par Pierre le Grand lui-même. Par un ukase en date du 2 septembre 1724, celui-ci avait ordonné que le navire serait lancé ainsi tous les ans au 30 août, et conservé le reste du temps au monastère Alexandre-Nevski. Après sa mort, on oublia son ukase et son bateau. Élisabeth s’en sou-    vint seulement en 1744. Elle recommença la cérémonie l’année suivante,  à l’occasion du mariage de son neveu, et ce fut fini pour toujours. Il avait fallu construire un radeau pour supporter le bateau, qui ne pouvait plus tenir l’eau. Élisabeth alla en grande pompe à bord baiser le portrait de son père, qui s’y trouvait attaché à un mât.

Un mois plus tard, la princesse de Zerbst se séparait à jamais de sa fille et de la cour de Russie. En prenant congé de l’impératrice, elle se serait jetée à ses pieds en lui demandant pardon pour les désagréments qu’elle avait pu lui causer. Élisabeth aurait répondu assez vertement « qu’il était trop tard pour en parler, mais que si la princesse avait toujours été aussi humble, cela aurait mieux valu pour tout le monde ». Dans le récit qu’elle a fait elle-même de cette scène d’adieu, Jeanne-Élisabeth ne parle que des gracieusetés de l’impératrice, des tendresses réciproques et des larmes de regret versées de part et d’autre. Nous l’avons vu déjà, les larmes de cour étaient de la monnaie courante à cette époque, et Jeanne-Élisabeth, mal- gré l’insuccès de ses tentatives politiques, ne manquait pas de diplomatie dans ses écrits.

Un coup terrible l’attendait à Riga. Une lettre d’Élisabeth, qui lui par- vint dans cette ville, la chargea de solliciter de la cour de Berlin le rappel immédiat de Mardefeldt. C’était la ruine définitive des espérances que Frédéric lui-même, mieux avisé d’ordinaire, s’était laissé aller à fonder  sur l’intervention de la princesse auprès de l’impératrice et qu’elle s’était attachée à entretenir. Il était arrivé que le jour même du départ de Jeanne- Élisabeth de Pétersbourg, 10 octobre 1745, on y avait appris les démarches entreprises par Frédéric auprès du nouvel époux de la princesse Louise- Ulrique et du frère de la princesse de Zerbst, Adolphe-Frédéric de Suède, pour l’engager à faire valoir ses titres au duché de Holstein. Frédéric ju- geait la possession de ce duché incompatible avec celle du trône de Russie. En même temps survenait la nouvelle des premiers succès des armes prus- siennes sur la frontière de Saxe (à Sohr, 30 septembre), et le Conseil de l’Empire, aussitôt réuni, décidait qu’il convenait d’envoyer un corps d’ar- mée au secours du roi de Pologne menacé dans ses domaines héréditaires.

Dès lors, Mardefeldt, l’ami et l’allié politique de la princesse de Zerbst, et par conséquent aussi de son frère, devenait impossible à Pétersbourg.

Ainsi, Jeanne-Élisabeth avait réussi à faire de sa fille une grande- duchesse de Russie, sans se donner beaucoup de peine pour cela. Sur tous les autres points, et là où elle avait déployé toutes les ressources de son esprit et de son infatigable activité, son échec était complet. Elle s’était avisée aussi, en passant, de vouloir faire de son mari un duc de Cour- lande, et n’avait pas eu plus de succès.

Pourtant Catherine pleura, et autrement qu’avec des larmes de cour, le départ de cette mère inquiétante. Elle en convient elle-même. C’était une mère après tout, et la seule personne dont, au milieu de ses nou- velles grandeurs, elle ne pût suspecter l’affection, tout en se défiant de ses conseils. Son absence laissa un grand vide autour d’elle. C’est aussi à partir de ce moment, au sein de la solitude, l’élément par excellence des natures fortes, que devait commencer la vraie éducation de la future impératrice, celle à laquelle mademoiselle Cardel n’avait point songé.

Pascal Guy
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