Sépultures anonymes: une méthode alliant génétique et généalogie pour identifier nos ancêtres inconnus

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Pour tester empiriquement le potentiel d’identification de la méthode, les cherheurs ont sélectionné six squelettes d’individus mâles non identifiés ayant été exhumés au fil des années de quatre cimetières historiques du Québec.

Pour tester empiriquement le potentiel d’identification de la méthode, les cherheurs ont sélectionné six squelettes d’individus mâles non identifiés ayant été exhumés au fil des années de quatre cimetières historiques du Québec.

Une méthode conçue par une équipe de généticiens, d’archéologues et de démographes pourrait permettre d’identifier les milliers de dépouilles anonymes des cimetières historiques du Québec.

Les cimetières historiques du Québec regorgent de sépultures anonymes, les pierres tombales n’étant couramment utilisées que depuis la deuxième moitié du 19e siècle. Inspirée par des collègues de l’Université Pompeu Fabra de Barcelone, une équipe regroupant des chercheurs en génétique, en archéologie et en démographie affiliés à trois universités québécoises, soit l’Université de Montréal, l’Université du Québec à Chicoutimi et l’Université du Québec à Trois-Rivières, a eu l’idée de croiser l’information d’une base de données généalogiques unique au monde ‒ le fichier BALSAC ‒ avec les informations génétiques de plus de 960 Québécois contemporains afin d’accéder au profil génétique de la population ancienne du Québec. Les résultats obtenus, publiés dans l’American Journal of Physical Anthropology, laissent entrevoir ce que cette méthode permettra de faire dans un proche avenir.

Le fichier BALSAC est une base de données qui contient les liens généalogiques permettant de relier entre eux cinq millions d’individus, dont la grande majorité s’est mariée au Québec, au cours des quatre derniers siècles.* L’élaboration du fichier a débuté en 1972 à l’Université du Québec à Chicoutimi sous la gouverne de l’historien Gérard Bouchard.

«C’est un fichier fabuleux pour les chercheurs, car la quantité et la qualité des données qu’il contient sont exceptionnelles, souligne Tommy Harding, postdoctorant à l’Université de Montréal et premier auteur de l’étude. Les registres paroissiaux méticuleusement tenus par les prêtres catholiques ont été très bien conservés, faisant en sorte qu’aujourd’hui, grâce aux progrès de la technologie, il est possible d’utiliser ces données pour identifier les ossements de sépultures anonymes.» Le chercheur est spécialisé dans le séquençage de l’ADN.

Le chromosome Y et l’ADN mitochondrial pour identifier nos ancêtres

«Bien sûr, la génétique a été utilisée à plusieurs reprises pour identifier des restes humains de personnages historiques, que ce soit les Romanov, ces membres de la famille impériale russe assassinés par les bolchéviques et enterrés dans une fosse commune, ou encore le roi anglais Richard III, mort en 1483 et dont les restes ont été retrouvés en 2012», raconte Damian Labuda, qui est professeur au Département de pédiatrie de l’UdeM et au Centre de recherche du CHU Sainte-Justine et qui a dirigé l’étude.

«La méthode génétique employée par notre équipe de recherche exploite quant à elle l’information contenue dans deux marqueurs génétiques uniparentaux, c’est-à-dire transmis à l’enfant par un seul des deux parents: le chromosome Y transmis de père en fils et l’ADN mitochondrial transmis uniquement par la mère à son enfant, fille ou garçon, ajoute le professeur, expert de la structure et de la diversité génétiques. Ces deux molécules génétiques sont héritées avec peu de modifications [dues aux mutations] de telle sorte qu’un individu aujourd’hui partage la même, sinon presque la même, séquence d’ADN que son ancêtre ayant vécu plus de 10 générations plus tôt.»

Comment faire parler les ossements anciens

«Pour tester empiriquement le potentiel d’identification de la méthode, nous avons sélectionné six squelettes d’individus mâles non identifiés ayant été exhumés au fil des années de quatre cimetières historiques du Québec: les cimetières montréalais Notre-Dame (en activité entre 1691 et 1791) et Sainte-Antoine (1799-1855), le cimetière de Pointe-aux-Trembles (1709-1843) et le cimetière de Sainte-Marie-de-Beauce (1748-1878). Les ossements ont été envoyés à un laboratoire spécialisé en analyse d’ADN ancien, le Genomics Core Facility de l’Université Pompeu Fabra, à Barcelone, afin d’en extraire l’ADN et de mettre au jour leurs marqueurs génétiques mitochondriaux et du chromosome Y», poursuit Tommy Harding.

Ayant en main les marqueurs génétiques des ossements anciens, les chercheurs les ont comparés avec les mêmes marqueurs génétiques de plus de 960 Québécois contemporains, qui ont été génotypés dans le cadre d’un autre projet de recherche et dont la généalogie a pu être établie à l’aide des données populationnelles du fichier BALSAC. Ce processus a permis de déduire les profils génétiques d’environ 1,7 million d’individus du Québec historique.

«Toutefois, seulement 12 % des hommes mariés avant 1850 répertoriés dans le fichier BALSAC partageaient un profil mitochondrial et un chromosome Y avec les 960 Québécois de l’échantillon contemporain.  En raison de cette faible couverture génétique, aucun des hommes dans ces 12 % ne partageait les profils génétiques des mystérieux ossements», reconnaît M. Harding.

Des ossements qui demeurent anonymes pour le moment

«Vraisemblablement, les individus à qui appartenaient les restes étudiés n’étaient pas apparentés par leurs lignées maternelle ou paternelle aux individus de l’échantillon contemporain. Cependant, si nous pouvions augmenter considérablement – en termes de centaines de milliers – le nombre d’individus contemporains génotypés, nous serions en mesure d’identifier jusqu’à 87 % des hommes mariés avant 1850», soumet le chercheur.

Pour recueillir plus de profils génétiques de Québécois contemporains à croiser avec les données du fichier BALSAC, Tommy Harding évoque deux possibilités: «Déjà, des milliers de profils génétiques de Québécois sont recueillis par certaines plateformes de recherche en génétique populationnelle ainsi que par des “actes de participation citoyenne”, c’est-à-dire que plusieurs personnes faisant dresser leur profil génétique pour des raisons personnelles acceptent qu’on puisse les utiliser à des fins de recherche.

D’autres usages de la méthode

«En plus de permettre d’identifier ces ossements historiques afin que la nouvelle sépulture porte cette fois une inscription, notre méthode pourrait servir à identifier les ossements de soldats canadiens morts outre-mer au cours des deux guerres mondiales», illustre le chercheur.

Il estime aussi que le recours à cette méthode pourrait s’avérer utile en termes de santé publique: «Étudier le bagage génétique des fondateurs de la population canadienne-française, en plus d’aider à calibrer d’autres méthodes, comme la reconstruction de génomes anciens à l’aide de modèles bio-informatiques, permet du même coup de faire avancer les connaissances dans le domaine de l’épidémiologie des maladies génétiques. En effet, en établissant la source historique des déterminants génétiques d’une maladie, on ouvre la porte à un dépistage plus facile de certaines de ces maladies.»

* À propos des données généalogiques utilisées dans cette étude

Le Québec possède une incroyable quantité de documents ancestraux détaillés, remontant au premier établissement français en 1608. Les registres paroissiaux catholiques, qui comprennent les naissances, les mariages et les actes de sépulture, permettent une reconstitution généalogique détaillée de la région.  Les données de 1621-1799 ont d’abord été compilées dans une base de données de l’Université de Montréal connue sous le nom de Registre de la population du Québec ancien (RPQA, Programme de recherche en démographie historique), tandis que les mariages postérieurs à 1800 ont été compilés dans la base de données BALSAC. Ces données et de nouvelles données généalogiques postérieures à 1800 ont ensuite été développées dans la base de données nommée Infrastructure intégrée des microdonnées historiques de la population du Québec (IMPQ).

À propos de cette étude

Note importante: Les ossements des six individus qui ont été analysés par les chercheurs n’ont pas été exhumés pour les besoins de l’étude. Ils ont été découverts de façon fortuite dans divers contextes, notamment lors de travaux de réfection et de construction majeurs.

T. Harding, E. Milot, C.  Moreau, J.-F. Lefebvre, J.-S. Bournival, C. Lalueza-Fox, B. Loewen, H. Vézina, R. Anglada, F. Casals, I. Ribot, C. Laprise et D. Labuda,  «Historical human remains identification through maternal and paternal genetic signature in a founder population with extensive genealogical records», American Journal of Physical Anthropology, 16 février 2020. doi: 10.1002/ajpa.24024.

Cette étude a été financée par le Fonds de recherche du Québec – Santé et son réseau de médecine génétique appliquée, le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, le Fonds de recherche du Québec – Société et culture et le Fondo Europeo de Desarrollo Regional–Ministerio De Economia Y Competitividad (Espagne).

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Maria Rodriguez
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