Sherlock Holmes attaque l’Orient-Express de Herbert Ross

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Dans son livre d’entretiens avec Christopher Frayling (1), où il passe en revue l’ensemble de sa carrière, le chef décorateur Ken Adam raconte que, venu à Vienne en repérage pour le film The Seven Percent Solution, il était tout heureux d’avoir découvert un décor idéal pour une scène d’extérieur – une rue qui avait encore tous ses pavés d’origine. Seulement, trois semaines plus tard, quand toute l’équipe débarque pour tourner la scène en question, fou rire général : plus un seul pavé en vue, la municipalité ayant pris entre-temps l’initiative de faire goudronner la chaussée ! Il fallut donc trouver une autre rue ad hoc. Cette mésaventure serait purement anecdotique si elle ne rejoignait en l’occurrence le sujet même de The Seven Percent Solution (stupidement rebaptisée en France Sherlock Holmes attaque l’Orient-Express simplement parce que, deux ans plus tôt, Le Crime de l’Orient-Express de Sidney Lumet avait eu du succès). Ou, plutôt que le sujet, disons les sujets, puisque le film est le récit de deux enquêtes : une enquête de Sherlock Holmes et une enquête sur Sherlock Holmes. Toutefois, ces enquêtes distinctes sont aussi parallèles : dans les deux cas, le jeu consiste à découvrir les pavés de la vérité sous le goudron des apparences.

 

Cinéma - Sherlock Holmes attaque l'Orient-Express de Herbert Ross

Cette démarche est au cœur de tout roman policier classique si l’on prend comme référence la définition proposée par Boileau et Narcejac dans leur essai consacré au genre : résoudre l’énigme, c’est transformer le sensible en intelligible. La police voit comme Sherlock Holmes la cendre sur le tapis, mais elle ne voit pas l’histoire de cette cendre ; elle ne comprend pas (parce qu’elle ne se pose même pas la question) comment et pourquoi cette cendre est arrivée là. Le héros de Sueurs froidesfilm que nous citons ici puisqu’il est tiré d’un roman de Boileau-Narcejac – voit immédiatement la ressemblance entre la femme qu’il croise et la femme défunte qu’il aimait, mais ce n’est qu’au terme d’un long cheminement intellectuel qu’il parvient à comprendre que sous cette extraordinaire ressemblance (a = b) se dissimule en fait une identité pure et simple (a = a).

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Ce schéma n’est évidemment pas sans rappeler les travaux qui ont été à l’origine des découvertes de Freud. Là où d’autres, dans des cas d’hystérie, se bornaient à constater des symptômes, Freud comprit que ces symptômes n’étaient que des manifestations et entendit découvrir de quoi ils étaient le signe en allant explorer par l’hypnose l’inconscient de ses patients. Le rapprochement entre les aventures de Sherlock Holmes et les théories de Freud peut sembler banal aujourd’hui, quand des séries comme Sherlock ou Elementary ont mis en scène dans plusieurs de leurs épisodes un Holmes drogué jusqu’à l’os, mais l’idée avait toute la fraîcheur de la nouveauté quand, en 1974, parut le roman de Nicholas Meyer « La Solution à 7% ». Meyer lui-même explique qu’il lui avait fallu beaucoup de temps pour se rendre compte que le fait que son père exerçait la profession de psychanalyste n’était sans doute pas étranger à la fascination qu’il éprouvait pour la figure de Sherlock Holmes, même si son père lui avait clairement expliqué que ce que ses patients ne disaient pas était souvent tout aussi révélateur de leur personnalité que ce qu’ils disaient.

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L’étroite parenté entre énigme policière et psychanalyse pourrait faire craindre une redondance, mais en l’occurrence il n’en est rien, au moins pour deux raisons. La première, c’est que, si Holmes est doté d’une perspicacité qui lui permet de voir dans les choses plus que les choses – comme disait Cocteau à propos de la poésie –, il est, tout comme Œdipe avant lui, parfaitement incapable de voir en lui-même. Ainsi, s’il n’a aucun mal à reconnaître son addiction à la cocaïne (et ses effets délétères), la cause qu’il lui attribue, à savoir son désir d’échapper à l’ennui qui le saisit quand il n’a pas d’affaire à élucider, est un écran de fumée destiné à dissimuler un trouble bien plus profond. Et Moriarty pourrait bien n’être qu’un arbre imaginaire destiné à laisser dans l’ombre un bosquet, sinon une forêt de spectres autrement plus dérangeants (et qui pourraient entre autres expliquer ses rapports extrêmement complexes avec les femmes). C’est ce que Freud a tôt fait de percevoir, ou plutôt de deviner, car – et c’est la seconde raison qui écarte toute redondance – Freud n’est pas encore tout à fait Freud au moment où commence cette histoire. C’est sa rencontre avec Holmes qui va lui permettre d’affermir ses théories, qui ne récoltent pour l’instant que ricanements chez la majorité de ses confrères.

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Bien évidemment, certains défenseurs de l’orthodoxie holmésienne se sont offusqués qu’on ose imaginer cette version revue et corrigée de leur héros, mais ne se cabrent-ils pas précisément parce que l’hypothèse proposée, qui nous force à regarder, non pas ailleurs, mais plus loin, est étonnamment convaincante ? Elle l’est dans le roman original de Meyer, l’un des rares pastiches de l’œuvre de Conan Doyle à sonner aussi juste que les récits originaux (Meyer lui-même n’a pas su renouveler cet exploit dans les autres variations – dont « L’Horreur du West End » – qu’il a concoctées par la suite). Elle n’est pas moins convaincante dans le film réalisé par Herbert Ross (et simplement scénarisé par Meyer, qui n’était pas encore passé à la mise en scène), grâce aux décors de Ken Adam qui mêle habilement reconstitution historique précise et déformations fantas(ma)tiques, et grâce au talent de tous les comédiens.

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Car, soyons francs, tout comme dans les nouvelles de Conan Doyle, l’intrigue proprement dite n’a finalement qu’une importance relative (même si Ross et Meyer, pour offrir le plaisir d’une surprise aux lecteurs devenus spectateurs, se sont ingéniés à imaginer pour le film une seconde partie différente de celle du roman original), et l’essentiel se joue dans les rapports entre les personnages. Freud est incarné par Alan Arkin. C’est l’un de ces acteurs que le grand public reconnaît sans vraiment les connaître, peut-être parce que son génie consiste à interpréter des personnages qui sont à la fois ici et ailleurs. Il a été par exemple, le temps d’un film, un Inspecteur Clouseau qui n’a pas grand-chose à envier à celui de Peter Sellers. Il a été surtout le héros sourd-muet du film de Robert Ellis Miller inspiré du roman de Carson McCullers Le cœur est un chasseur solitaire, personnage isolé du monde mais servant paradoxalement d’intermédiaire entre tous les autres. Son Freud à la fois naïf et roublard est le maillon idéal entre le conscient et l’inconscient.

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Oscillation d’un autre ordre, mais tout aussi saisissante, chez Nicol Williamson. Ce shakespearien plutôt rare au cinéma, mais capable de faire de l’ombre à Klaus Kinski et Oliver Reed réunis dans Venin, série B platounette de Piers Haggard, passe sans transition de la rationalité redoutable de Holmes détective au désarroi hystérique de Holmes toxicomane. Mais la véritable surprise du film (même si elle crève les yeux dès le départ lorsqu’on le revoit), c’est le Watson de Robert Duvall. Il n’invente rien, il ne découvre rien, mais il sait transmettre à Holmes, parce qu’il a su l’intégrer dans sa mémoire, l’observation faite par Freud à l’occasion d’une partie de tennis, mais qui peut être décisive lors d’un duel à l’épée. Ce n’est pas un cadeau que lui offre Nicholas Meyer scénariste, mais une récompense : tout autant qu’Holmes, il est lui aussi le double de Freud, puisqu’il est celui qui, par le truchement des mots, confère leur pleine réalité aux aventures de son ami. The Seven Percent Solution est paradoxalement un film tout à la gloire de la littérature.

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Source officielle de cet article : dvdclassik.com

Marino Stozza
Marino Stozza
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