Thundercat, l’inspiration mi-fuck mi-raison

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Un tigre d'un zoo de New York testé positif au coronavirus

Il y a deux bonnes raisons de titrer une chanson Existential Dread («effroi existentiel») : juger la vie tragique, ou se résoudre à la trouver colossalement poilante. Mais est-il seulement possible de ressentir l’un sans l’autre ? Un rabbin un tant soit peu éduqué – qui aurait passé plus de temps à lire Kafka que la Mishna, disons – répondrait que ça ne fait pas un pli, qu’il n’y a rien d’autre de sensé à faire face au pire que de se bidonner. Et préconiserait peut-être l’écoute du quatrième album de Thundercat, disque de crise intime qui sort au beau milieu de la pire crise collective qu’ait connue le monde depuis soixante-quinze ans et qui rend hilare au moins autant qu’il fend le cœur.

«All I ever wanted to be was funky and funny» («tout ce que j’ai toujours voulu, c’est être funky et drôle»), expliquait Stephen Bruner au New York Times fin mars pour relater l’étrangeté de sa carrière, qui l’a mené en une décennie de bassiste de l’ombre à star pop à la silhouette constellée d’accessoires multicolores (extensions capillaires, bidules en plastique), basse six-cordes en bandoulière. De retour du Japon dans son domicile de Los Angeles quelques jours avant le confinement généralisé, le Californien a raconté à Libération plus volontiers le deuil et les galères qui ont considérablement ralenti le débit de sa créativité, pour faire d’It Is What It Is – titre de l’album et devise qui revient dans trois de ses chansons, qu’on pourrait traduire par «Shikata ga nai» en japonais, ou «C’est la vie» en français – son disque le plus fébrile et le plus puissant.

«L’année passée a été une chevauchée sauvage côté émotions. Pleine de changements brutaux, certains pour le meilleur, d’autres vraiment affreux. J’ai composé non-stop et puis j’avais perdu mon ami James [le rappeur Mac Miller, ndlr]. J’ai passé beaucoup de temps à apprendre à l’accepter.» Life Is Like That, chantait Memphis Slim à Chicago dans les affres de la Grande Dépression ; «I know I’ll be alright», s’assène à lui-même Thundercat dans Existential Dread comme le plus tragique – et le plus drôle – des vœux pieux.

Cocktail

Tout It Is What It Is est comme ça, plus doux et plus amer, moins délirant et moins baroque aussi. De la soul pop soft funky jazzy presque «normale», dans les limites déraisonnables de ce weirdo aux goûts si sérieux, dont on aime la musique très zicos de la même manière qu’on aime Aja de Steely Dan ou le chocolat au lait, en se disant qu’il n’y a pas de mal à se faire du bien, allez. Bruner est d’accord : «Je pense qu’il y a plus de clarté et d’émotion dans ce disque. Je sais qu’il est différent des précédents, même si j’aurais du mal à dire comment et pourquoi.» Même cet interlude zappaesque titré How Sway, trop-plein de notes alignées sur des gammes très compliquées, a le goût d’un cocktail amer au fruit de la passion plutôt que d’un gros cupcake au goût bonbon. Ou cette bêtise atomique en duo avec le virtuose Louis Cole, titrée crétinement I Love Louis Cole et pulsée par une batterie speedée jouée par son frère, Ronald Bruner Jr (en souvenir de l’époque où ils formaient ensemble la section rythmique du combo thrash hardcore mythique Suicidal Tendencies ?), qui finit par filer la larme à l’œil – c’était quand, la dernière fois qu’on avait entendu un si bel hymne à l’amitié ?

Pour les clips, en revanche, c’est toujours une autre histoire. Celui de Dragonball Durag, révélé en février, transforme cet hymne sexy aux weirdos les moins gâtés du hood (le durag est ce couvre-chef en tissu fétiche de la communauté afro-américaine, éminemment politique et adoré par les rappeurs dans les 90’s) en histoire d’incel malaisante, enfilade de sketchs dans lesquels Thundercat lui-même fait la cour à des femmes de la plus creepy des manières. Plus tôt (en 2014), dans une vidéo hyper aggressive réalisée par l’humoriste Eric Andre, Bruner se tirait une balle dans la tête avec un pistolet déterré dans la litière de son chat, Tron (qui reste à ce jour son meilleur ami et sa principale source d’inspiration). A force, n’a-t-il pas peur de brouiller trop le message, de faire du tort à ses chansons et à sa réputation, celle d’un des talents les plus bouillonnants de la nouvelle scène jazz californienne, qui a tant fait dans l’ombre pour la canonisation en nouvelles voix majeures de Kendrick Lamar ou Flying Lotus ? «Je ne pense pas que ça bousille quoi que ce soit. Certains de mes musiciens favoris, comme Frank Zappa, étaient absolument hilarants. Et certains des mes comiques préférés sont des musiciens incroyables, comme Steve Martin ou Chevy Chase. Quand j’écoute du jazz, j’entends mille choses, mais souvent des blagues.»

Anecdotes

It Is What It Is, alors, tragi-comédie ? Un juste équilibre, plutôt, pour Stephen Bruner, et la meilleure manière d’embrasser tout ce qui autrement scléroserait son art – l’embarras, la douleur, l’insupportable. «Parfois, quand je chante derrière le micro, je ris parce que c’est trop intense. Le rire est la meilleure émotion qui soit. Même quand c’est pour s’empêcher de pleurer.» Et puis le rire est politique. Une arme en or, quand on est né du mauvais côté de la société. L’histoire drôle préférée de Bruner est connue. Elle concerne Miles Davis, et beaucoup la rangent plus volontiers dans la catégorie dramatique des anecdotes célèbres de la musique populaire. «Le mec était la tête d’affiche d’un concert. A un moment il sort fumer une clope. Et des flics qui passent par là lui cassent la gueule parce qu’il est noir. Les gens du club ont dû sortir et pointer son nom sur la marquise. Les flics ont haussé les épaules – oups ! – et Miles est rentré dans le club jouer son concert. Cette histoire n’aurait pas pu exister ailleurs que dans une réalité horrible. Mais c’est tellement drôle – se faire passer à tabac par la police et jouer un set de tueur, la gueule de travers !» Certains sont décidément mieux équipés que d’autres pour affronter le pire. Ceux qui s’y étaient préparés toute leur vie. Ceux qui rient de tout, tout le temps aussi. «Est-ce que la situation de mon pays me fait rire ? Hell, yeah. Je ris de tout, bro. Je suis noir, ne l’oublie pas.»

Source du post: liberation.fr

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
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