«Une question transperce notre audience, la transcende, la précède et la dépasse: pourquoi les Juifs ?»

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Coronavirus: le Fida crée un fonds pour éviter une crise alimentaire en milieu rural

Le procès impossible

C’est curieux, la mémoire.
Il y a des dates, des lieux, des visages que l’on n’oublie jamais. C’est une chose, d’apprendre, de réfléchir, mais c’est une autre de voir, de sentir…
Comme tout le monde, j’ai toujours entendu parler de terrorisme. J’ai connu, j’ai plaidé avant celui-ci des dossiers dits terroristes. Mais depuis le 7janvier 2015, pour moi le terrorisme, c’est un sanglot. Des larmes déchirantes. Pas des larmes d’enfant. Celles d’un homme. D’un médecin. D’un témoin. Patrick Pelloux qui sort de l’immeuble de Charlie Hebdo. Ses amis, suppliciés et décapités.
Le 7janvier 2015, quelques minutes après les faits, je me suis trouvé aux abords de la rue Nicolas-Appert. Un endroit gagné par la désolation et le silence… On n’imagine pas un tel silence après le chaos.
Je me souviens distinctement de chaque visage gagné par l’effroi et la crainte de savoir si tel proche était, ou pas, touché ou mort.
Je me souviens aussi de Richard Malka ce jour-là. Personne ne pouvait se douter que la terreur se poursuivrait le lendemain et le jour suivant. Et je me doutais encore moins que j’allais accompagner ceux qui n’étaient pas encore les victimes de l’Hyper Cacher jusqu’à votre audience.
Plus de cinq ans plus tard, les circonstances indépendantes de notre volonté, le bouleversement de votre calendrier ont voulu, comme une boucle qui se referme, que nous finissions ensemble les plaidoiries des parties civiles… que ma voix devancerait la siennepour que s’achèvent enfin, par un verdict, ces froides journées de janvier qui ont fait basculer notre pays dans la tristesse et la peur.
Et avant d’en venir aux faits, j’aborderai cette œuvre collective que nous avons fabriquée ensemble et sous votre direction: ce procès qui nous a semblé certains jours impossible et d’autres, maudit.
Je ne sais pas si c’est un procès pour l’histoire. Mais l’histoire de ce procès mérite que l’on s’y attarde un instant.
Jamais un procès contre le terrorisme en France ne s’était tenu dans un tel environnement de terreur. Jamais dans les annales de notre justice, ce qui se juge ici n’aura eu tant de conséquences sur ce qui se joue dehors. Jamais!
Depuis que votre Cour examine les assassinats des 7, 8 et 9janvier 2015, combien de nouveaux attentats, combien de morts? Et encore contre Charlie Hebdo et encore à la rue Nicolas-Appert: un crime sur le lieu du crime contre les mêmes victimes désignées! Puis Samuel Paty, décapité pour avoir montré, non l’horreur, mais la satire. Puis encore des décapitations à la basilique de Nice.
La terreur que vous jugez malgré des mesures de sécurité inédites s’est répandue jusqu’ici, dans cette salle, jusque sur nos rangs, visant particulièrement certains de nos confrères.
Elle est partout. Elle devant vous. Elle est parmi nous.
Il y aura eu les attentats d’octobre2020 comme il y a eu ceux de janvier2015, et il y a aura eu les attentats d’octobre2020 parce que vous jugez ceux de janvier2015!
Vous avez le strict devoir de vous en tenir au cadre de votre saisine car ceux qui sont dans le box n’ont pas à répondre de ce climat de terreur, mais simplement de leurs actes.
Et surtout, nous n’avons pas le luxe de faire autrement. Car nous n’avons, face à la barbarie, pas d’autres ressources – le philosophe dirait pas d’autre idée – et ici pas d’autre revendication que celle de la justice.
Nous ne connaissons rienà opposer à la décapitation que la règle de droit. Et pour contrevenir au terrorisme qui s’attaque à nos libertés, rien à lui objecter sinon le procès libre qui garantit à ceux qui y sont accusés, le droit de parler, de parler en dernier, de garder le silence, de choisir leur défense et d’être jugé au terme d’une procédure équitable et contradictoire. La justice est le contrepoint du terrorisme.
Ils exécutent des innocents.
Nous jugeons des personnes que nous tenons pour innocentes tant qu’elles n’ont pas été déclarées coupables.
Ils veulent nous assassiner pour un bout de dessin et nous leur brandissons, comme arme suprême, un bout de papier sur lequel on a écrit Constitution ou Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
Mesdames, Messieurs, malgré le péril sécuritaire et le péril sanitaire – et nous n’avons été épargnés ni par l’un ni par l’autre –, ce procès s’est tenu. Et à l’instar de la terreur, le virus aussi a pénétré la salle d’audience et a touché le box des accusés.
Lorsque la question a été posée à la partie civile, comme elle l’a été à la défense, par l’ordonnance du 18novembre qui devait favoriser la poursuite des débats par visioconférence, sans la présence de l’accusé malade, nous avons été placés devant une situation impossible.
Nous étions écartelés entre le souhait de nos clients de voir ce procès arriver à son terme et notre conscience professionnelle qui était heurtée par le procédé qui nous était proposé.
C’est l’honneur de la partie civile, de toute la partie civile, de toutes les parties civiles d’avoir choisi le droit!
Vous ne nous aviez jamais entendus ni vus aussi soudés que pour rappeler notre attachement viscéral aux règles du procès équitable, même et surtout s’il s’agissait des droits d’un accusé!
Nous sommes venus demander justice. Et nous ne pouvions nous détourner de la manière dont elle serait rendue.
[…]

La rencontre tragique de longues solitudes

Les victimes ont été présentes à chaque étape de la procédure avec parfois le sentiment d’être trimballées et d’autres fois de gêner. Mais elles sont là.
Du moins celles qui le peuvent, qui n’ont pas été découragées par le temps, par l’épreuve, par l’usure.
Elles sont là pour être entendues. Dans leurs doutes.
Et leurs questions.
La première des questions qui vient avant même de s’interroger sur qui, c’est COMMENT?
Comment les faits des 7, 8, 9janvier 2015 ont été rendus possibles? Et si j’ai expliqué qu’ils se sont poursuivis jusqu’à cette heure, sans interruption véritable, on ne fera pas l’économie de s’interroger en premier lieusur d’où vient la terreur qui s’est abattue sur nous?
Je déclare à la Cour que les faits dont elle est saisie ont commencé bien avant les 7, 8, 9janvier 2015.
Au nom du jihad, on avait déjà attenté à Charlie Hebdo avant2015. On avait déjà tué des représentants des forces de l’ordre avant2015. On avait déjà tué des Juifs avant2015.
Les faits dont vous êtes saisis commencent aussi dans la nuit du 1er au 2novembre 2011 par un jet de cocktails Molotov qui vont ravager les locaux de Charlie Hebdo, sans, cette fois, faire de victimes…
Les faits dont vous êtes saisis commencent aussi le 6septembre 2012, six mois jour pour jour après la tuerie perpétrée par Mohamed Merah, quand une grenade explosive était jetée dans une épicerie cacher à Sarcelles, sans, cette fois, faire de victimes.
De cette attaque, comme du procès qui a eu lieu devant la Cour d’assises spéciale de cette juridiction et la condamnation qui a eu lieu en2017, qui se souvient? Personne.
La première digue qui s’est effondrée, c’est l’indignation, puis l’oubli.
Le silence après chaque attaque a rendu les suivantes possibles.
Certes, personne, hors de ceux qui ont encouragé, revendiqué ou sponsorisé ces attentats, ne s’en est félicité. Mais la triste réalité, c’est que personne ne les a trouvés scandaleux.
Depuis trop longtemps, ceux qui ont été visés parce qu’ils étaient juifs ont subi un mépris terrible.
Ce mépris précède de loin les attentats de janvier2015 et même leurs prémices que je viens d’évoquer.
Le 3octobre 1980, une bombe explose devant la synagogue de la rue Copernic. Le Premier ministre Raymond Barre se rend sur les lieux et déclare, je le cite: «Cet attentat odieux voulait frapper des Israélites qui se rendaient à la synagogue et a visé des Français innocents.»
Raymond Barre exprime mieux que n’importe quelle faction terroriste que les Juifs sont retirés de la communauté nationale surtout et alors qu’ils sont visés par un attentat. Il ajoute que les Juifs sont responsables même lorsqu’ils sont victimes et responsables de tout, même d’être des victimes!
La doctrine Barre aura coûté un grand nombre de vies parmi les Français de confession juive depuis le 3octobre 1980… Raymond Barre n’est plus. Mais en dépit des dénonciations de circonstances et des condamnations convenues, on peut se demander dans quelle mesure sa pensée ne lui aurait pas survécu?
Depuis le 1ernovembre 2011; depuis les 11, 15 et 19mars 2012, les journalistes de Charlie Hebdo, les représentants des forces de l’ordre et les Français juifs étaient en fait des cibles esseulées, des gibiers de potence pour des fous d’Allah déterminés à tuer.
Le lien premier qui unit les actes des 7, 8 et 9janvier 2015 en dépit des lieux, des cibles, des auteurs, des revendications qui sont différentes, c’est incontestablement la rencontre funeste de longues solitudes exposées à la vindicte des assassins.
Il a fallu attendre le 11janvier 2015 pour qu’enfin un pays se lève, et proclame aux yeux du monde que lorsque l’on vise des policiers parce qu’ils nous protègent, des journalistes parce qu’ils écrivent ou dessinent ou des Juifs… parce qu’ils sont juifs, l’on porte atteinte de manière directe, indistincte et indivisible aux intérêts fondamentaux de la nation.
Mais le 11janvier 2015, c’était trop tard.

Derrière le rideau de fer

Une dernière fois, je vous invite à passer derrière le rideau de fer; à revisiter ce qui s’est passé à partir de 13h06 dans l’Hyper Cacher quand une frontière infranchissable, le portique métallique du magasin, s’est refermée sur les proies de Coulibaly.
Ils venaient pour les courses du chabbat, comme tous les vendredis.
Car depuis des millénaires, depuis que le monde est monde et bien avant que la France soit la France, des familles juives se retrouvent autour d’un repas le vendredi soir.
Et le vendredi c’est toujours la course.
On part à la hâte acheter tout ce qui manque pour que, même si l’on a peu, il y ait de tout et à profusion. Et même si l’on n’a rien, qu’il y ait sur cette table le souvenir et les saveurs que l’on a reçus d’Europe ou d’Afrique du Nord. Oui, le vendredi c’est toujours la course pour qu’enfin à la tombée de la nuit, une table soit dressée, un chandelier allumé, et qu’autour, la famille puisse prendre place dans un joyeux brouhaha.
Mais pour eux, la course du vendredi 9janvier allait s’achever dans le sang. Ils ne savaient pas, ils ne pouvaient pas savoir, qu’une opération de guerre avait été décrétée on ne sait où ni par qui, contre les clients d’une supérette cacher. Une opération de guerre contre des personnes prises au hasard et au piège de leur naissance, une opération punie par toutes les lois, y compris celles rudimentaires de la guerre.
Entre 13h06 et 13h18, l’assassin devait exécuterquatre personnes: Yohan Cohen, qui a eu le malheur de se retrouver face à lui lors de l’irruption dans l’Hyper Cacher; Philippe Braham, pourtant caché au fond du magasin, tué après avoir dû décliner son patronyme; François-Michel Saada, parce qu’à 13h11, il entrait, en retard, pour faire les courses; et Yoav Hattab, qui a dans un geste héroïque voulu désarmer Coulibaly, qui lui sera fatal.
Les autres, tous les autres, pendant quatre interminables heures, vont être retirés de la surface de la terre, cachés dans les réfrigérateurs du magasin ou sous le joug de l’assassin. Je représente des victimes de ces deux mondes, celui «d’en haut» et celui «d’en bas», et qui ne se sont presque pas croisées, à part par les envoyés de l’assassin…
Je représente ceux qui ont eu la chance de «survivre» à l’attentat.
Mais vous l’avez entendu de la part de ceux qui ont eu le courage de venir et vous l’avez compris de ceux qui ne sont pas venus: on ne survit pas indemne à un attentat.
Ce sont des vies certes pas interrompues, mais brisées qui se sont échouées ici et qui s’accrochent à votre barre.
Sophie G. vous l’a dit:
«Comment oublier ou vivre avec les images des victimes, des corps sans vie, les mares de sang, les gémissements des agonisants, les rafales de mitraillettes, les explosions, cette impuissance qui vous ronge et se transforme en culpabilité: pourquoi j’ai fait remonter cet enfant, pourquoi je n’ai pas fait plus pour les victimes, contre le terroriste, pourquoi, moi, je suis en vie, quel sens donner à tout cela, quel était le sens de ma vie.Après un tel traumatisme, la vie bascule.»
Vous les avez entendus,
Noémie S., l’infirmière qui avait la vocation de soigner et qui, ne supportant plus la vue du sang et peinant à sortir de chez elle, n’a plus de vie ni sociale ni professionnelle;
Jean-Luc S., ce chef de famille, volontiers râleur, qui vous raconte comment son existence est suspendue à ses flashs qui surgissent à tout moment telles des étoiles filantes dans son cerveau, et quand elle surgit, l’étoile filante, il sait que sa journée est anéantie;
Je peux aussi vous parler de Elie O., qui semble aller le mieux. Il est joyeux et affable… Je pense pour ma part qu’Elie O. n’est jamais sorti de l’Hyper Cacher dont il refait inlassablement le fil pour s’en faire un récit héroïque.
Contre l’oubli qui gagne, l’indifférence qui ronge, tout ce qu’ils vous demandent c’est de mettre un terme par la parole de justice à l’acte de barbarie qui a failli les emporter.
[…]

L’antisémitisme en question (subsidiaire)

Monsieur le Président,
Nous sommes là pour que les faits qu’ont subi mes clients soient exactement rapportés et exactement qualifiés. Or une clarification, ou plutôt une requalification, s’impose.
Comment, alors qu’ils ont été exposés à un risque de mort immédiat, la procédure retient qu’ils ont subi une simple séquestration?
Comment, alors qu’ils n’ont été visés que parce qu’ils sont juifs, la procédure ne dit rien de la circonstance aggravante de l’antisémitisme?
On aurait attenté dans cette affaire comme jamais auparavant à la liberté d’expression et le droit n’en dirait rien? On jugerait dans cette affaire l’un des plus grands crimes antisémites dont l’antisémitisme serait ignoré? Est-ce par ces troublantes occultations que nous voudrions, audience captée et filmée, entrer dans les annales de la justice?
Pourtant au terme de la procédure, les morts de Messieurs Cohen, Braham, Saada et Hattab ont été justement qualifiées d’assassinats terroristes aggravés par l’appartenance des victimes à la religion juive.
Alors je le répète, et cette question vaut avant tout pour le ministère public, qui représente l’accusation mais aussi la société tout entière, à commencer par les parties lésées: comment est-ce possible? Comment à ce point ce qui s’est passé pourrait échapper à sa prévention?
Dans la procédure criminelle, le fait ne doit jamais être éloigné du droit.
C’est le sens des dispositions de l’article351 alinéa 1er du code de procédure pénale: «S’il résulte des débats que le fait comporte une qualification légale autre que celle donnée par la décision de mise en accusation, le président pose une ou plusieurs questionssubsidiaires.»
Nous avons donc régularisé des conclusions pour que vous soit posée la question subsidiaire, tendant à ce que la tentative d’assassinat aggravé par leur origine, subie par mes clients, soit reconnue au terme de votre arrêt.
Les victimes, toutes les victimes, sont unies par le crime d’assassinat aggravé et la tentative de ce même crime.
S’agissant d’une tentative de crime, vous aurez à vous interroger sur deux critères de l’article121-5 du code pénal: le commencement d’exécution et l’absence de désistement volontaire.
Cette dernière condition n’est pas vraiment en débat: l’assassin est venu pour tuer. Il a tué certaines personnes. Mais n’a épargné personne puisque c’est l’assaut des forces de l’ordre et la mort du terroriste qui mettra fin au crime.
La Cour de cassation juge de manière constante que «constituent le commencement d’exécution les actes qui tendent directement au crime ou au délit avec l’intention de le commettre» (Cass. crim., 25oct. 1962; Crim. 15mai 1979, n°78-93.914).
La jurisprudence vous a conféré à vous et à vous seuls, juges du fond, le pouvoir de le définir (Cass. crim., 2déc. 1954, n°84-95723).
Pour la Doctrine, constitue un commencement d’exécution,
«le fait de mélanger de la mort-aux-rats au potage destiné à sa belle-mère témoigne d’une volonté certaine et irrévocable de lui donner la mort. Idem pour le fait, après avoir chargé un fusil, de mettre son voisin en joue» (E.Dreyer, Droit pénal général).
Ainsi, l’envoi d’un colis piégé dont l’explosion blesse d’autres personnes que celles visées caractérise le commencement d’exécution et constitue une tentative d’homicide volontaire avec préméditation (Cass. crim., 4janv. 1978).
Il a ainsi été jugé que constituait une tentative d’assassinat le fait pour un homme de sonner à la porte de l’appartement de la victime muni d’une arme potentiellement létale (à savoir un bâton) n’ayant manqué son effet que par la suite de circonstances indépendantes de sa volonté, en l’espèce l’absence de la victime et l’intervention des fonctionnaires de police (Cass. crim. 25juill. 2018, n°18-83.125).
Qui peut nier que pendant quatre heures, la menace de mort a été permanente et générale pour toutes les personnes dans l’Hyper Cacher?
Ils étaient promis à la mort. Tous, même ceux qui se cachaient.
Jean-Luc S. vous l’a dit: «On était cachés, mais on n’était pas à l’abri.»
Cela est parfaitement corroboré par la retranscription en procédure des propos de Coulibaly issus de sa caméra Gopro:
«Ceux qui bougent, il va voir»,
«Hé venez tous ici, ou sinon j’les tue tous»,
«Levez-vous où j’vais vous allumer»,
«Avance là-bas toi sinon j’t’en mets une aussi!»,
Coulibaly n’avait pas de cibles dénommées, il avait des cibles désignéesen raison de leur naissance, de leur religion, réelle ou supposée.
Alors où trouver des Juifs? A la synagogue, bien sûr. Mais une synagogue, c’est gardé. Alors où d’autre? Dans une épicerie cacher… Et comment faire un maximum de victimes, comment être sûr d’en faucher le plus possible? A l’heure de pointe, à l’heure de la course, à l’heure des courses du chabbat…
Le commissaire l’a dit à votre audience le 21septembre: «C’est indéniable qu’il arrive à l’Hyper Cacher pour tuer, pour perpétrer une tuerie.»
Et l’assassin, sur les lieux du crime, n’a pas fait mystère de ses intentions ou de ses cibles:
«Vous êtes de quelle origine? Euh juif! Eh bah vous savez pourquoi je suis là alors! Allahu akbar».
Propos confirmés sur BFMTV:
«Vous avez visé ce magasin pour une raison? Oui, laquelle? Les Juifs».
Nous savons qu’outre les armes utilisées pour semer la mort, Coulibaly avait sur lui vingt bâtons de dynamite et un détonateur qui devait souffler l’immeuble tout entier.
Il voulait tuer des Juifs. Il a tué ceux qu’il a trouvés sur son chemin mais était équipé pour tuer tous ceux qui étaient sur place.
Vous avez le mobile, vous avez le commencement d’exécution, vous avez l’absence de désistement volontaire.
Au sens du droit positif, la tentative de crime est consommée.
L’impensable reste que trois magistrats, pendant cinq années de procédure, avec à chaque étape la présence vigilante du parquet, arrivent à la conclusion que mes clients auraient vécu une séquestration plutôt qu’une tentative d’assassinat, et pire, que ce qui leur est arrivé n’aurait pas été motivé par l’antisémitisme!
Alors je le dis, pour l’esprit de justice, cette question n’est pas à nos yeux subsidiaire. Elle n’est pas accessoire. Et quelle que soit la réponse que vous y apporterez quant à la culpabilité de Messieurs Polat et Belhoucine, nous ne comprendrions pas qu’elle ne soit pas à poser. Parce que ne pas retenir la question, c’est poursuivre la conjuration du silence autour de l’antisémitisme.
A la suite de mes confrères de la Licra, de SOS Racisme, du Mrap, du Crif, je vous prie de bien vouloir prendre en compte la demande impérieuse de requalification des faits et de juger que mes clients ont subi une tentative d’assassinat terroriste aggravée par leur appartenance à la religion juive.

Et une question essentielle, pourquoi les Juifs?

Monsieur le Président, Madame, Monsieur,
Je suis juif. Un Juif n’a-t-il pas des yeux? Un Juif n’a-t-il pas […] des mains, des organes, des dimensions, des sens, des affections, des passions? N’est-il pas nourri de la même nourriture, blessé par les mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes remèdes, réchauffé et glacé par le même été et le même hiver? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas? Si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas?
Si j’ai emprunté à Shakespeare, plus exactement au personnage de Shylock, une réflexion vieille de quatre siècles exactement, c’est parce que ce questionnement demeure intact.
Oui, une question transperce notre audience, la transcende, la précède et la dépasse:
Pourquoi les Juifs?
Les caricatures du Prophète sont le mobile premier. Mais l’autre mobile, c’est évidemment la haine des Juifs. Et on s’attacherait à tout sauf à cela?
On examinerait l’achat des armes, leur financement, la radicalisation, mais déterminer pourquoi des victimes sont des victimes, cela n’intéresserait personne? Les jihadistes n’ont que la haine des Juifs au bout de leurs sourates, et la justice ne considérerait pas l’antisémitisme?
Nous attendons des mots simples et justes. Nous attendons juste un simple mot, singulièrement absent de cette procédure: l’antisémitisme.
Je veux qu’il entre dans cette cour comme il est entré dans l’Hyper Cacher! Je veux qu’il entre dans votre verdict, car c’est par lui que l’on a fauché des vies et voulu en supprimer d’autres.
On me lancera que l’antisémitisme n’est pas le problème central de notre affaire.
Mon problème, c’est précisément que ça ne le soit pas. On cible ou on tue des Juifs dans notre pays avec une facilité déconcertante, dans et hors les faits de terrorisme.
Cette haine vient de loin, très loin, Dominique Sopo, le président de SOS Racisme, vous en a démontré la mécanique fatale. Noémie Madar, la présidente de l’UEJF, en a rappelé les effets dévastateurs parmi la jeunesse de notre pays.
Surtout, le président du Crif vous a rappelé les douze noms de ces Français tués depuis 2003 du fait de leur appartenance à la religion juive.
A chaque occurrence, il y a eu un débat nauséeux pour savoir si la motivation était antisémite. Même dans l’affaire Ilan Halimi, il s’est trouvé un directeur d’enquête, chef de la brigade criminelle de la préfecture de Paris, pour déclarer à propos du gang des barbares: «Ce n’était pas antisémite, ils s’en sont pris à un Juif parce qu’ils pensaient qu’il avait de l’argent.» A chaque fois, nous nous heurtons à un débat judiciaire qui est odieux. A chaque fois.
Dans l’affaire dite de Créteil, étaient jugés une séquestration et un viol que la cour d’assises du Val-de-Marne a justement reconnu comme antisémites. Il s’était trouvé un magistrat instructeur pour procéder, en fin d’instruction, dans le secret de son cabinet, à des mises en examen rectificatives… La rectification consistant à enlever la circonstance aggravante… Ça ne changeait rien aux peines encourues, ça ne changeait rien à rien, à part procéder à un odieux déni.
Nous pensions la France des années 2000 guérie.
Elle était malade et plus largement atteinte qu’ignorante de ses propres symptômes.
Bien avant que les faits de terrorisme ne recommencent, avant l’assassinat du pauvre Ilan Halimi, quelque chose dans notre pays s’est fissuré.
C’était un antisémitisme à bas bruit, périphérique… Nous l’avions dénoncé avec l’UEJF: dans un livre blanc, les Antifeujs.
Un autre livre avait même fait date: les Territoires perdus de la République.
Et là où la situation devenait de plus en plus préoccupante, dès le début des années2000, c’était dans le lieu où se forge la conscience et où se combat le préjugé: l’Education nationale.
En juin2004, à la demande du ministre de l’Education nationale, un rapport était établi sur la religion à l’école par l’inspecteur général Obin et pointait le problème.
Il est écrit, je le cite:
«Dans les témoignages que nous avons recueillis, les événements du Proche-Orient ainsi qu’une sourate du Coran sont fréquemment invoqués par les élèves pour légitimer leurs propos et leurs agressions. Ces justifications peuvent aller jusqu’à assumer les persécutions ou l’extermination des Juifs. L’apologie du nazisme et de Hitler n’est pas exceptionnelle: elle apparaît massivement dans d’innombrables graffitis, notamment de croix gammées, et même parfois dans des propos ouvertement tenus à des instituteurs, professeurs et personnels d’éducation.
[…]
«Quoi qu’il en soit, si le racisme le plus développé dans la société reste le racisme anti-maghrébin, ce n’est plus le cas dans les établissements scolaires, où il a été très nettement supplanté par le racisme anti-juif. Il est en effet, sous nos yeux, une stupéfiante et cruelle réalité: en France, les enfants juifs – et ils sont les seuls dans ce cas – ne peuvent plus de nos jours être scolarisés dans n’importe quel établissement.»
Aucune action n’a suivi la publication du rapport Obin.
Sauf une, le retrait des enfants juifs. Dans notre pays, aujourd’hui, il n’y a quasiment plus d’enfants juifs scolarisés dans l’enseignement public!
De glissements en reculades, de censures en aveuglement, nous sommes passés de l’incivilité aux agressions, des agressions aux crimes, du crime au terrorisme, de l’attentat contre l’épicerie de Sarcelles à la tuerie de Toulouse, et de la tuerie de Toulouse à celle de l’Hyper Cacher… et depuis, et quoi qu’on en pense, aux tueries de Sarah Halimi et Mireille Knoll.
Pendant ces quinze années, pendant que le législateur aggravait, pour l’antisémitisme, les peines encourues–circonstance aggravante devenue générale en2017;
Pendant que ce tribunal condamnait quinze fois de suite Dieudonné, Soral, pour des publications, des sketchs, des spectacles antisémites, les mêmes constituaient des fonds de commerce de la haine antijuive, vue et acclamée en toute impunité par des millions de personnes en France.
Savez-vous combien de fois le mot antisémitisme apparaît dans l’ordonnance de mise en accusation qui saisit votre cour? Combien de fois ce mot qui cause le crime dans un de ses aspects les plus fondamentaux est-il mentionné sur 271pages?
Une seule fois!Et encore, pour le contester!
L’antisémitisme est pourtant partout dans notre affaire. Il ne concerne pas que le volet Hyper Cacher. Michel Catalano, l’imprimeur courage, vous l’a rappelé: la première question que lui ont posée les frères Kouachi, c’est de savoir s’il était juif. Et en pleurant, il vous a confié que s’il avait répondu par l’affirmative, il serait mort.
L’antisémitisme, il est aussi, évidemment, à Montrouge. Ce n’est qu’un accident de la circulation et l’assassinat de Clarissa Jean-Philippe qui nous éviteront un massacre à l’école Yaguel-Yaacov distante de quelques mètres…
On tue des journalistes, on tue des policiers, on tue des Juifs… mais les assassinats de Juifs sont devenus tellement – pardon du mot – «rituels», que ce sont les seuls que l’on n’interroge plus.
Entre l’attentat de la rue Copernic et celui de l’Hyper Cacher, les Juifs ont été la cible la plus constante et la plus éprouvée du terrorisme en France, sans aucune prise de conscience.
Les Français juifs se sont trouvés dans le point de mire de deux lignes de fractures: l’obsession criminelle de ceux qui veulent les tuer et l’indifférence des autres.
Dans les années1980, on voulait «libérer» les Palestiniens par la «révolution armée», donc on tuait des Juifs en France. Depuis les années2000, on venge les Palestiniens au nom d’Allah, et on tue encore des Juifs en France.
Et le petit Noah, âgé de 11mois, enfermé quatre heures dans une chambre froide, dont tout le monde ne craignait qu’une chose, c’est qu’il se mette à pleurer, qu’il révèle la présence de tous au preneur d’otages, qu’avait-il à voir avec la Palestine? Avec les militaires français au Mali?
L’histoire à la fin se répète…
On assassine des militaires, on tue des Juifs.
On décapite un prêtre, mais on assassine encore des Juifs. On tue au hasard, on assassine toujours les Juifs. C’est le point fixe.
Par bêtise, par ignorance, pour se rassurer aussi, on s’est dit: «Tant que c’est contre les Juifs, c’est pas pour nous». Tenez, l’autre jour, une victime du Bataclan, professeur des écoles, a témoigné comme un remords de la pensée qui l’a traversé lorsque les premiers coups de feu ont retenti: c’est étrange, pourquoi ils viennent ici, on n’est pas juifs?
La réalité des attentats de l’année2015 prouve hélas que quand l’on commence à tuer les Juifs, on ne s’arrête jamais avec eux…
Alors, je la dépose à vos pieds, cette question: pourquoi les Juifs? Pourquoi on vient tuer des Juifs dans un supermarché cacher pour dénoncer la présence de l’armée française au Mali?
Personne ne mérite de mourir sauvagement. Il n’y a aucune forme de terreur qui soit juste et aucun assassinat qui peut se revendiquer de la justice. Mais le policier choisit d’être policier, le journaliste choisit d’être journaliste. Aucun de ces choix ne devrait emporter le risque d’une mise à mort.
Mais quand c’est votre naissance que l’on vous reproche, il n’y a aucune échappatoire possible.
« »Mort aux Juifs ».Ainsi disait la bonne inscription devant laquelle je savais que ma vie était perdue. Le savoir à 10ans, c’est trop tôt. Toujours juif, jamais aimé. Mon héréditaire errance avait commencé.»
Ainsi s’ouvre sur le souvenir de l’humiliation reçue dans l’enfance, le dernier ouvrage d’Albert Cohen, Ô vous, frères humains.
Depuis les faits qui se sont déroulés le 19mars à l’école Ozar-Hatorah, chaque Français juif dépose ses enfants à l’école avec un pincement au cœur.
Depuis le 9janvier 2015, chaque Français juif qui fait ses courses sait qu’il prend un risque de mort. Depuis le 9janvier 2015, chaque Juif de France sait qu’il est une cible.
Chaque Français juif sait qu’il est une cible.
Je vous demande d’entendre cette phrase terrible et de l’emporter avec vous dans la salle des délibérations.
Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs de la Cour,
Contrairement à une idée solidement répandue, le premier pays de la promesse pour les Juifs, c’est la France, qui leur accordait l’égalité de droits par un décret de1791.
Les Juifs dans notre pays son fils et filles de la République en ligne directe. Ils sont, comme j’aime à le dire, les enfants d’Abraham et de Marianne.
Combien parmi les parties civiles se sont résolues dans le deuil et la tristesse à quitter notre pays? Certaines se sont établies en Israël, d’autres aux Etats-Unis. Combien d’autres par leur imitation l’ont fait ou envisagent de le faire? Après la tuerie de Mohamed Merah, la communauté juive de Toulouse plusieurs fois centenaire a perdu la moitié de ses membres. Les écoles se sont vidées. Des synagogues ont fermé. C’est cela aussi, le terrorisme.
Vous devez renouer avec le serment de la Révolution et refermer définitivement la funeste, l’odieuse dichotomie posée par Monsieur Barre entre les Français juifs et non juifs. Mes clients, et au-delà tous leurs coreligionnaires de ce pays, attendent une main tenue et une oreille attentive. Vous pouvez exercer ce pouvoir de fraternité. Vous pouvez, par des mots clairs, posés au terme de votre feuille de motivation, rompre le silence, mettre un terme au règne de l’indifférence.
Votre verdict ne changera rien à la sécurité des Français de confession juive. Mais il peut changer le cours de leur existence.
J’ose le dire gravement pour conclure mon propos, il n’est pas tant ici question d’histoire que d’avenir. Je n’évoque pas un lien mais bien le maintien d’une composante juive en France.
En écrivant simplement que des Français ont été visés parce qu’ils étaient juifs, vous proclamerez l’indivisibilité du peuple français et de la République. Dans le verdict que vous prononcerez au nom de la République et du peuple français, je vous demande de mettre un terme à quarante ans de solitude pour les Français juifs. Alors je ne sais pas si la terreur cessera, je ne sais même pas si la justice aura été faite, mais au moins elle aura été dite.


Patrick Klugman avocat

Source du post: liberation.fr

Maria Rodriguez
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