Une semaine à Durham : «On veut notre vie d’avant»

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Le corona bat Arnaud Montebourg à son propre jeu

Avant même que le gouverneur ne décrète le confinement obligatoire pour la Caroline du Nord le 27 mars, on redoutait la crise d’apoplexie des anticommunistes épidermiques, prompts à dégainer le spectre des libertés américaines en danger de mort. Avant le climax de cette semaine, il y avait eu quelques révoltes spontanées : ceux qui exigeaient leurs messes dominicales, ceux qui bravaient les interdictions de barbecues géants dans leurs jardins, ceux qui continuaient à manifester en bande devant les cliniques pratiquant des IVG… Ou encore ceux qui allaient golfer en respectant les distances sur le green, puis buvaient des bières en fucking groupes sur le parking à l’arrière de leurs pick-up. On a vu ça au Highlandel Golf Course de Durham. C’est que, décidément, peu d’Américains apprécient les nanny states (Etats nounous) dictant une manière de vivre !

L’épisode précédentUne semaine à Durham : explosion du chômage, des inégalités… et de la solidarité

Week-end des 11-12 avril. Rompant le calme abyssal de notre rue, une file de voitures passe devant chez nous, klaxons déchaînés, casseroles bringuebalant aux pare-chocs. Sur leurs flancs, des panneaux de carton : «Pas de loyer, pas d’expulsion, pas de dettes», «On ne peut pas payer, on ne paiera pas»… C’est la branche durhamite du mouvement national CantPayWontPay.org qui exige la suspension de toutes les charges pour les gens privés d’emplois depuis le début de la crise Covid-19. A la même heure, dans la ville voisine de Raleigh, d’autres manifestants masqués entassent des palettes et tentent de s’enchaîner aux grilles de la villa du gouverneur : ils demandent la libération des prisonniers non violents et de ceux en fin de peine. Une armée de policiers (non masqués) les plaque à terre, dégaine les menottes, et les embarque à la prison du comté. Laquelle, comme toutes les prisons, grouille de détenus infectés.

Lundi 14. Une aide-soignante travaillant dans un Ehpad de Durham est licenciée car elle avait apporté son propre masque au travail, obéissant ainsi à l’obligation édictée par le gouverneur : les employés des établissements résidentiels doivent protéger les pensionnaires. La direction proteste : cet Ehpad est un lieu de soin, pas une simple résidence, et les employés ne doivent utiliser que du matériel conforme et fourni sur place. Ça se conçoit. Sauf qu’aucun matériel de protection n’est encore arrivé. Mais il ne sera pas dit que le Research Triangle Park (RTP, le pendant carolinien de la Silicon Valley) n’apporte pas sa pierre à la guerre contre le virus : la compagnie BioCryst Pharmaceuticals (140 employés, aucun au chômage pour l’instant) vient d’entamer l’essai clinique d’un traitement contre le Covid-19.

Mardi 15. La grande affaire du jour est le «rallye» inaugural du mouvement ReOpenNC (Rouvrir la Caroline du Nord) : une manif motorisée, mais aussi à pied en dépit de l’interdiction, devant la législature, d’une durée de quatre heures, pendant laquelle il faut klaxonner et hurler quinze secondes tous les quarts d’heure. Objectif : forcer le gouverneur à mettre fin au confinement dès la fin avril. L’initiatrice de ReOpenNC est Ashley Smith, une mère de famille républicaine : «On a le droit de décider où se situe notre propre zone de confort, de l’ajuster comme on veut en fonction des virus et autres pathogènes.» Elle et ses partisans, qui clament également leur opposition à un futur vaccin obligatoire contre le Covid-19, veulent décider eux-mêmes comment ils se protègent. «On veut notre vie d’avant.» Il est certain que la grogne populaire commence à monter contre le confinement, au vu des dégâts économiques et humains déjà bien avancés. Dans ce contexte, l’annonce d’Amazon aujourd’hui est une légère bouffée d’oxygène pour une infime partie des centaines de milliers de nouveaux chômeurs caroliniens : la firme, dont l’activité nord-américaine connaît un bond extraordinaire depuis un mois, annonce qu’elle va embaucher immédiatement 3 400 personnes pour renforcer ses entrepôts et livraisons en Caroline du Nord.

Mercredi 15. Le district scolaire de Durham cesse de distribuer la nourriture qu’il fournissait encore aux familles bénéficiant de bons alimentaires. Trop de personnel absent, des employés infectés… Ces difficultés ont eu raison du système. Mais pas question pour Durham d’abandonner à la famine la moitié des enfants de la ville. L’argent est toujours là, il a suffi de mobiliser des volontaires pour prendre le relais. A ce jour, cinq restaurants, certains parmi les plus chics de Durham, ont rouvert leurs cuisines, rappelé une partie de leur personnel ravi, et concocté des plats à leur convenance, en fonction du maigre budget alloué : 3,70 dollars pour un déjeuner, 2 dollars pour un petit-déjeuner. La distribution est assurée dans une quarantaine de centres communautaires en ville, ou à domicile par une armée de bénévoles.

Jeudi 16. Que font les entraîneurs des célèbres équipes sportives universitaires quand leurs athlètes ont été renvoyés chez papa maman ? Ils donnent dans le bénévolat humanitaire, et le font savoir. L’entraîneur de l’équipe de football de UNC, l’université de Chapel-Hill (à 10 km de Durham) et son épouse offrent 220 pizzas aux soignants. Celui de l’équipe de baseball de NC State University, à Raleigh, envoie 100 sacs de sandwichs à ceux de l’hôpital Rex. Le coach de la célébrissime équipe de basket de Duke à Durham anime un podcast sportif en compagnie du Dr Anthony Fauci, le directeur de l’Institut national des maladies infectieuses, celui-là même qui a l’oreille de Trump.

Vendredi 17. Incroyable scoop du journal local ce matin : le détenu qui s’était évadé il y a deux semaines de la prison fédérale de Butner, à quelques kilomètres de Durham, vient d’appeler en vidéo. Il raconte s’être enfui pour échapper au virus, qui se propageait dans la détention. Il dit : «J’ai été condamné à une peine de prison, pas condamné à mort.» Il est sain et sauf, caché, mais ne demande pas mieux que de se rendre. Il lui reste dix-huit mois à tirer, il voudrait les passer dans un endroit sain.


Hélène Crié-Wiesner

Source du post: liberation.fr

Maria Rodriguez
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