Giuseppe Verdi, le compositeur le plus célèbre de son temps avec Wagner

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Verdi le combattant

Verdi, ou «V.E.R.D.I.» ? Giuseppe Verdi, le compositeur le plus célèbre de son temps avec Wagner, l’un des plus joués et révérés encore aujourd’hui ? Ou bien V.E.R.D.I, dont le nom a été changé en acronyme par les patriotes italiens, pour désigner le roi constitutionnel qu’ils veulent pour souverain, Victor-Emmanuel roi d’Italie, emblème de la lutte contre la domination autrichienne ? Entre la musique et la société, entre l’opéra et la politique, rarement les liens ont été aussi resserrés, les symboles aussi éclatants, les enthousiasmes esthétiques et patriotiques aussi intimement mêlés. Verdi, le grand novateur de l’art lyrique, ou Verdi, le porte-étendard de la liberté : les deux personnages se confondent dans une vie extraordinaire, toute de création géniale et d’engagement au service d’une cause humaine.

Politique et musique… Sylvain Fort, normalien et expert en communication, critique musical respecté mais aussi, un temps, conseiller du prince Macron, était bien placé pour donner une biographie vivante et érudite du compositeur de Rigoletto, du Trouvère et de la Traviata, la grande «trilogie populaire» qui a fait de lui l’un des artistes les plus connus de la culture mondiale. Son titre, Verdi, l’insoumis, qui doit peu à Jean-Luc Mélenchon et beaucoup à la saga de l’indépendance italienne, en donne le programme. Une étude des liens entre l’art et la vie de la cité, entre la novation musicale et le progrès des sociétés.

Au XIXe siècle, l’opéra est un art essentiellement populaire, même s’il passionne aussi les classes dirigeantes, et la musique italienne domine la scène européenne. Dans ce monde agité de premières houleuses ou hystériques, d’adulation populaire pour les grandes voix et les grands airs, de reprise en chœur des mélodies les plus faciles dans les cours et sur les places, Verdi s’impose avant 30 ans grâce à Nabucco, qui conte le sort tragique des Hébreux déportés par le roi d’Assyrie après la destruction du premier temple de Jérusalem. Les Italiens comprennent que l’oppression des juifs par le roi cruel est aussi une métaphore de leur soumission à l’Empire d’Autriche, qui a récupéré ses possessions italiennes après le congrès de Vienne et les tient d’une main de fer sous les auspices de la Sainte-Alliance des rois contre les peuples. Le Chœur des esclaves, «Va, pensiero…», devient l’hymne informel de l’émancipation espérée, à laquelle travaillent, par la manœuvre diplomatique ou l’insurrection armée, ces fondateurs de l’Italie moderne que sont Cavour, Mazzini ou Garibaldi.

De tout son être, Verdi partage les espérances des patriotes. Mais Sylvain Fort, armé d’une culture lyrique sans faille, montre aussi que l’engagement politique du compositeur est tout autant un combat esthétique. Verdi est un géant du romantisme, il doit ses triomphes à son sens du drame musical, qui enflamme les foules et fait avancer la cause commune en traduisant plusieurs fois sur scène l’aspiration populaire à l’indépendance, avec les Lombards, Simon Boccanegra ou Don Carlos, tous en butte à la censure autrichienne. Il pratique toutefois un militantisme modéré. En 1848, au moment du «Printemps des peuples» qui voit l’insurrection se répandre à Milan, à Rome, à Prague ou à Varsovie, il reste dans un confortable appartement parisien, s’occupant de son œuvre, pour rejoindre Milan après la bataille. Il accepte de devenir député, mais interrompt rapidement son début de carrière politique pour se consacrer à son art, et à l’aménagement des terres qu’il a achetées dans son Emilie natale, à quelques kilomètres de Parme. Hyperactif et dépressif à la fois, d’une créativité inépuisable pendant ce qu’il appelle «ses années de galère», Verdi se bat sur scène et non dans la rue.

Célèbre à 30 ans, star italienne et européenne, il aurait pu se contenter d’enchaîner les succès selon les canons de l’époque, avec ces successions rituelles de chœurs, de duos et de trios, de chœurs et de grands airs un peu ronflants acclamés par un public qui chante «la donna è mobile» ou la marche triomphale de Radamès en famille ou lors des repas du dimanche. Angoissé, d’une exigence maniaque, quoique hanté par le risque du fiasco, il cherche au contraire à faire évoluer son art, à imposer au public des formes nouvelles, des constructions inédites, remettant à chaque fois toute sa mise créative sur le tapis du succès. Peu à peu, il unifie la composition des opéras dans un ensemble organique, précédant Wagner dans la recherche d’un «fleuve musical» continu qui fond d’une seule pièce la succession des airs et des chœurs. Il explore les tourments de l’âme autant que les élans héroïques des grandes confrontations historiques ; il met en scène dans Rigoletto, malgré la censure, les turpitudes d’une cour royale et les passions morbides d’un héros contrefait ou encore, dans la Traviata, les émois tragiques d’une prostituée de luxe. A 80 ans, tel un Jeune Turc ambitieux, il se lance dans la comédie avec Falstaff, pour donner un de ses opéras les plus subtils dans l’orchestration et la richesse mélodique. Jean-Luc Godard disait qu’au cinéma «un travelling est un geste politique». A l’opéra selon Verdi, un chœur se change en manifeste : la liberté musicale ouvre la voie à la liberté tout court.

Source du post: Liberation.fr

Pascal Guy
Pascal Guy
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