Vincent Lindon et la manie de la cinéphilie

Share on email
Share on facebook
Share on twitter
Share on linkedin
L’école en réanimation

Depuis dix ans, au Cinéma du Panthéon à Paris, “Télérama” organise “L’Inconnu du ciné-club”, une soirée où nous demandons à des artistes de nous offrir des moments de cinéma uniques à travers une sélection d’extraits et la présentation d’un long métrage. Inconditionnel de l’âge d’or hollywoodien, Vincent Lindon nous avait parlé avec passion de Raoul Walsh, “qui a tout découvert”.

« Tout ce que je fais, je le fais exagérément trop », annonce Vincent Lindon. Pour programmer sa séance, il a fait preuve d’un enthousiasme fébrile. À l’image de sa cinéphilie, qui se révèle dévorante. Et 100 % centrée sur les films de l’âge d’or hollywoodien. Il a pourtant, raconte-t-il, commencé par les films français d’avant-guerre. Au cours d’une enfance où il était souvent livré à lui-même. « Mon père était un amoureux fou des films des années 30, il me les a tous montrés, Duvivier, Renoir, Carné, Gabin, Raimu, Jouvet, Le Vigan, Carette… » Les classiques du cinéma américain lui ont échappé pendant longtemps. Jusqu’au début des années 2000 et un dîner avec Benoît Jacquot, réalisateur complice : « Il a une culture très pointue, c’est un cinéphile acharné, il fait partie d’un clan dont le chef de file est Bertrand Tavernier, avec Martin Scorsese en numéro 2, puis Pierre Rissient [figure du ciné-club du McMahon, décédé en 2018, ndlr], le critique et cinéaste Nicolas Saada… »

Face à Jacquot et à sa bande, Vincent Lindon s’est senti « inculte » et s’est juré de refaire son retard pour figurer en bonne place (« Je dois être cinquantième à présent… »). « Je me suis mis à manger du film. De quatre à six par jour quand je ne tournais pas, et beaucoup d’autres quand je travaillais. J’ai même fait peur à mon metteur en scène, Philippe Lioret, sur le tournage de Welcome. À Roubaix, je me réveillais à 6 heures du matin, je glissais un film dans l’ordinateur. Je mettais sur pause pour le petit déjeuner. Je continuais dans la voiture qui me conduisait sur le plateau. À la cantine, j’en commençais un autre, je dînais avec Lioret et j’en regardais deux avant de dormir. » Comme une mise en réseau sur la toile : Capra menait à Gary Cooper, qui menait à Lubitsch, qui menait à Fredric March, qui menait à William Wyler…

“À une époque où tout va vite, ça me rassure de trouver refuge dans les vieux films.”

L’expérience l’a beaucoup enrichi, il veut la partager, c’est pour ça qu’il est là, fiévreux, volubile, devant l’écran du Panthéon. « Le comble du supplice serait de m’enfermer et de me faire découvrir un chef-d’œuvre dont je ne peux parler à personne. » Ces films, dit-il, l’ont fait évoluer artistiquement et humainement, l’ont rendu plus âpre et exigeant dans ses choix. « Ils sont souvent d’une grande humanité, je suis convaincu qu’on devrait obligatoirement les montrer aux enfants. Ils font réfléchir, ils posent des questions sur nos conduites morales. À une époque où tout va vite, où on réagit par SMS sans y penser, ça me rassure de trouver refuge dans les vieux films. »

Vincent Lindon dans En guerre, de Stéphane Brizé.

© Yann Rabanier

Comme son esprit fuse, il a choisi un trop grand nombre d’extraits qu’on colle les uns aux autres. Plusieurs de Raoul Walsh, son maître « qui a tout découvert ». Comme il faut bien s’arrêter quelque part, on choisit John Garfield, un des « bad boys » préférés de Vincent Lindon, avec James Cagney (« Je n’ai jamais pu blairer Bogart, je ne sais pas pourquoi, il ne me touche pas, il a sans doute su trop vite qu’il était devenu un mythe américain. ») Selon Lindon, Garfield était un acteur très moderne (un modèle de James Dean ou Robert De Niro). « Une immense star pour laquelle j’ai beaucoup d’affection. Il était très à gauche, ce qui était rare à l’époque, et politiquement très actif. Il tournait pour des cachets assez modestes et donnait beaucoup de son argent aux associations. » Le comédien de la Warner a été pris pour cible lors de la « chasse aux sorcières » anticommuniste du sénateur McCarthy et, après s’être battu comme un lion, semblait prêt à craquer et à passer aux aveux quand une crise cardiaque l’a terrassé, à 39 ans. « Comme s’il avait inconsciemment accéléré sa mort pour ne pas être un traître. »

“L’image est magnifique, comme des clichés du studios Harcourt.”

Pour le montrer à l’œuvre, Vincent Lindon a sorti de sa vidéothèque un extrait du dernier film tourné par John Garfield, Menace dans la nuit (1951) de John Berry. « Un cinéaste génial, modeste, très culotté, qui avançait sans souci de carrière ou d’image et faisait ce qu’il voulait sur un plateau, inventait des choses au dernier moment, au point d’affoler ses propres techniciens par l’extravagance de ses idées. » L’acteur de la Loi du marché montre une scène de fuite au fil de laquelle il guide le regard du spectateur : « On le trouve dans la rue où une voix lui dit “Marche lentement et mêle-toi à la foule.” On ne sait d’où elle vient, on attend un contrechamp, mais il n’y en a pas. C’est une voix intérieure qui surgit juste à ce moment. Un procédé incroyable. On suit Garfield dans une piscine pour un plan-séquence très travaillé : la caméra à hauteur d’homme s’élève imperceptiblement pour le filmer de haut quand il se réfugie dans une cabine. C’est magique. L’image est magnifique, comme des clichés du studios Harcourt. »

Vincent Lindon s’extasie encore sur les plans dans le bassin de la piscine que le chef opérateur baigne d’une lumière étincelante et où il fait le point de manière acrobatique au milieu d’une agitation frénétique. « James Wong Howe était un demi-dieu des opérateurs, commente Lindon, il a fait beaucoup de films avec Raoul Walsh et inventé une nouvelle lumière, argentique et métallique, et révolutionné la manière d’éclairer les scènes pour laisser plus de liberté aux acteurs. Les metteurs en scène l’adoraient. »

Vers la rédemption

Vincent Lindon est intarissable. On pourrait ne pas l’arrêter. On lui demande quel impact a ce cinéma sur son travail : « Sur ma façon de jouer aucun, c’est inimitable et démodé. Mais de manière subliminale, ça m’a donné confiance. Dans le silence, le regard, la force du visage à l’écran. Et je me suis imprégné de l’empathie de ces grandes stars, de leur générosité face à la caméra et au public, de leur côté héroïque qui m’a donné de plus en plus envie de venir en aide aux petites gens. Et ces films m’ont appris à croire à la rédemption, tous ces personnages très imparfaits qui parviennent, le temps d’un film, à devenir quelqu’un de bien, et qui rééditent l’expérience. Ce sont des gens qui me touchent. »

Le film choisi par Vincent Lindon pour la soirée était Le Rebelle de King Vidor (1949).

Video of swOxKu80JpU

Demain : Ken Loach, à l’est de la Nouvelle Vague

Source officielle de cet article : telerama

Marino Stozza
Marino Stozza
Inscrivez-vous à notre newsletter

Sign In QUÉBEC 89

Account details will be confirmed via email.

Reset Your Password