«Voir ces images, c’était comme un viol»

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C’était pour elles un jeu érotique, avec quelqu’un en qui elles avaient confiance. Trois femmes racontent leur choc d’avoir été trahies, ou menacées de l’être et leur difficile reconstruction.

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Yasmine (1), 27 ans, étudiante, Seine-Saint-Denis : «Je ne pouvais en parler à presque personne»

«J’étais en couple avec un garçon. On se connaissait depuis longtemps, on a fini par tomber amoureux. Etant musulmane, je voulais préserver ma virginité jusqu’au mariage. Lui a insisté pour qu’on ait un rapport intime. Disons que c’était des préliminaires buccaux. Pendant l’acte, il a sorti son téléphone et a commencé à filmer. Je ne voulais pas, mais il a présenté ça comme une chose qui lui ferait plaisir, et je me suis dit que c’était le seul truc que je pouvais lui donner, alors j’ai fini par le laisser faire.

«Quand on s’est séparés, je lui ai demandé avec insistance de supprimer la vidéo. Il a prétendu qu’il l’avait fait. Quelques jours plus tard, une amie à qui j’avais confié mes craintes m’a dit qu’une de ses connaissances m’avait reconnue sur un site porno. Il avait posté la vidéo sur deux sites différents, que je ne connaissais absolument pas jusque-là, sous son véritable nom. Peut-être pour se vanter d’avoir plein de filles, par vengeance parce que je l’avais bloqué après notre séparation, ou pour salir ma réputation… On voyait mon visage, on entendait ma voix, mais on ne voyait pas mon corps : je portais de la lingerie. Heureusement que je me préserve. Quand j’ai appris ça, ça a été un énorme choc. J’en tremble rien qu’à y repenser. C’était comme un viol. Apparemment, au moins 70 000 personnes l’avaient vue.

«J’ai fait des recherches pour savoir quoi faire. En secret. Je voulais faire retirer immédiatement les images mais je me suis dit qu’il fallait peut-être que je porte plainte d’abord pour qu’il reste des preuves. C’est ce que j’ai fait. J’avais très peur des représailles, qu’il diffuse encore plus cette vidéo, par exemple sur les réseaux sociaux. Ensuite, j’ai contacté les deux sites, plusieurs fois, en les menaçant de porter plainte. Ils ont fini par retirer les images, au bout de deux jours. Je ne pouvais parler de cela à presque personne, à part quelques copines. J’avais peur d’être jugée, notamment par mes amies croyantes. Dans ma religion, on n’est même pas vraiment censées parler avec des garçons. Je me suis fait aider par un avocat, et j’ai aussi vu une psychologue. C’était il y a deux ans, et je n’ai toujours rien de vraiment concret. Certes, il a été mis en examen, mais je n’ai toujours pas de date de procès. Alors quand je regarde l’actualité, ça m’interroge. J’aimerais que ce garçon se rende compte de ce qu’il a fait. Aujourd’hui, je tape régulièrement des mots-clés sur des sites pornos et dans Google, pour vérifier qu’il n’y a aucune trace. Cette histoire reste ancrée, je ne sais pas si j’arriverai à l’oublier.»

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Marie, 24 ans, Paris : «Je passais pour la salope du lycée»

«J’étais au lycée, en seconde. Il y avait un garçon qui me plaisait. On se parlait sur Messenger, et on a commencé à flirter, à se draguer un peu, jusqu’à ce qu’on s’envoie des vidéos intimes. Sur le moment, je ne me suis pas posé la question de ce que pouvaient devenir ces images : comme on s’en envoyait tous les deux, j’aurais aussi bien pu en diffuser de lui, en principe. Sauf que quand on est un être humain décent, on ne fait pas cela… Lui, si. Un jour, en classe, on m’a dit qu’il y avait « des photos qui tournaient ». J’ai découvert qu’il avait fait des captures d’écran, qu’il a fait circuler à des potes. On voyait mon visage, et ma poitrine. A ma connaissance (mais je n’ai pas de moyen de le vérifier), elles n’ont pas été publiées sur des sites internet, mais partagées via des groupes de conversation. Je ne savais pas quoi faire. J’ai essayé de le confronter. Je ne sais pas pourquoi il a fait ça. A 15 ans, on n’envisage pas d’aller au commissariat, ni de parler à une association. On a trop honte. Et en portant plainte, mes parents l’auraient su.

«A la suite de cet épisode, survenu au printemps, j’ai vécu des mois d’allusions permanentes, de harcèlement, d’insultes… Je passais pour la « salope du lycée ». J’ai aussi reçu des appels anonymes, une voix d’homme qui me proposait des prestations d’escort ou de faire du porno. J’ai la chance d’être forte, donc ça n’a pas été aussi dramatique que cela aurait pu l’être. Il m’arrive aujourd’hui de me demander si ces images ne pourraient pas ressortir un jour, pour me faire du tort. Avec le recul, je sais désormais que je suis en droit de poursuivre en justice, et que les responsables risqueraient gros, vu qu’en plus j’étais mineure au moment des faits. En tant que femme, c’est comme une épée de Damoclès qui pèse sur nos têtes, ce risque de se voir rabaissée, en particulier sur tout sur ce qui touche à notre sexualité.»

Catherine, 47 ans, Yvelines : «Les policiers ont minimisé»

«C’est arrivé il y a deux ans. J’avais une relation extraconjugale plutôt houleuse avec un collègue, pendant plusieurs années. Il lui est arrivé de me demander de lui envoyer des photos intimes, quand on était loin l’un de l’autre. Je n’avais jamais fait ça de ma vie, et je suis de nature plutôt méfiante. Mais lui s’est montré rassurant, il disait qu’il en avait besoin, il me prenait par les sentiments. Alors j’ai envoyé des photos de ma poitrine. On voyait mon visage. Après notre rupture, je lui ai demandé de les effacer. Il avait dit qu’il le ferait, mais ça n’a pas été le cas. Par le passé, il avait déjà été violent verbalement et physiquement. Après notre rupture, il m’a harcelée. Un jour, j’ai reçu des menaces, accompagnées des fameuses photos.

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«Tout s’est écroulé autour de moi, je me suis sentie comme dans un étau, écrasée. Il disait qu’il allait tout révéler à mon employeur, à ma famille, qu’il allait les publier sur Facebook. Je lui ai demandé plusieurs fois de se débarrasser de ces photos, il faisait le mort. J’ai pris peur, et j’ai fini par tout dire à mon employeur. Ça m’a beaucoup coûté. Je suis allée au commissariat pour porter plainte, mais on m’en a dissuadée. Ça s’est terminé en main courante. Les policiers ont minimisé, m’ont dit que c’est parce qu’il m’aimait encore. Au passage, alors que je leur montrais les messages, ils m’ont dit : « C’est vrai que vous avez une belle poitrine, mais pourquoi vous lui avez envoyé ça ? » Je me suis sentie tellement seule. J’ai fait appel à un avocat pour tenter de l’arrêter, mais mon ex a voulu poser des termes délirants à un éventuel accord (comme m’interdire le périmètre géographique de mon lieu de travail), alors ça s’est arrêté là. Pendant longtemps, ça a été invivable : je surveillais ma boîte aux lettres tous les jours, je regardais Facebook… J’ai fait une dépression, perdu 15 kilos. Aujourd’hui, il a changé de service, et moi, je m’oblige à faire abstraction, mais on ne peut pas vivre normalement après cela.»

(1) Tous les prénoms ont été modifiés à la demande des intéressés.


Virginie Ballet

Source du post: Liberation.fr

Pascal Guy
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