Walking Dead

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En pleine épidémie, ils sont agglutinés comme des mouches devant les portes fermées d’un bâtiment fédéral de l’Ohio. Pour protester contre le confinement décrété par le gouverneur Mike DeWine. En deux jours, la photographie est devenue virale, alors même que son auteur, Joshua Bickel, n’en avait pas sur le moment réalisé la force. Les visages furieux, la bouche ouverte de la femme sur la gauche, le drapeau américain brandi au milieu, la casquette Trump fermement enfoncée de l’homme sur la droite.

Sans oublier le type au second plan avec un masque V pour Vendetta. Et au milieu de tout ça, aérosolisé, postillonné à plaisir, le coronavirus, prêt à infecter un nouveau Trump cluster de supporters chauffés à blanc par leur Président. Lui qui tweete des messages incitant ses fans à «libérer» les Etats dont les gouverneurs tentent de mettre en place des mesures barrière. La photo fait irrésistiblement penser à la première saison de Walking Dead, avec une horde de zombies tentant de pénétrer dans un magasin fermé. Make America Dead Again.

Certes, il y a dans cette foule des gens désespérés à l’idée de se retrouver sans emploi, mais aussi tout ce que l’Amérique compte de rednecks en 4×4 remontés à mort à l’idée que l’Etat les opprime et que leur liberté soit au bout de l’AK-47. Autour du bâtiment, quelques croix gammées pour dénoncer le confinement fasciste (ou communiste, c’est selon) tandis que d’énormes pick-up passent lentement en faisant retentir leur klaxon. Et ces slogans sur les plages arrière: «Ce masque que tu portes symbolise la perte de ta liberté d’opinion.» Oui, c’est cela. Et cette sonde d’intubation symbolise ta liberté d’expression…

Des amis me demandent souvent si j’ai peur. Je n’ai pas peur. Mais si quelque chose me fait cauchemarder depuis le début, c’est la situation aux Etats-Unis, où j’ai de nombreux amis. La France vit mal le confinement, mais malgré le climat insurrectionnel des derniers mois, une sorte de résilience existe, qui parcourt le pays, d’où naissent des initiatives solidaires, envers les soignants, envers les personnes âgées. Le gouvernement en tente la récupération en vantant la nécessité d’une «unité nationale» qui viserait à taire tous les griefs. Je lui souhaite bonne chance.

Aux Etats-Unis, la donne est radicalement différente, avec un sociopathe aux commandes, un idiot utile du Covid, un jour s’amourachant de l’élixir du docteur Raoult («Les gens n’ont qu’à essayer, qu’avons-nous à perdre?»)le lendemain considérant que le pic de l’épidémie est passé et qu’il faut retourner au travail.
Mon ami Oscar Rios, 49ans, d’origine hispano-américaine, vit à New York, à l’épicentre de la pandémie dans son pays. Nous nous connaissons depuis au moins quinze ans, mais Oscar n’a jamais visité l’Europe. Il n’a pas de passeport.

Oscar, père de deux enfants, a travaillé comme manager dans un cimetière pendant des années, jusqu’à ce qu’il parvienne à réaliser sa passion et à écrire pour gagner sa vie. Il m’a envoyé ceci:
«Il y a quelques mois, j’ai célébré le Nouvel An avec ma femme lors d’une soirée sur le thème des Années folles. Alors que nous écoutions du jazz en direct, je lui ai dit en plaisantant: « Tu sais maintenant qu’on est à nouveau dans les années20, il va nous falloir une pandémie mondiale » En tant qu’étudiant en histoire, je savais tout sur la pandémie de grippe espagnole de1919. Lorsque notre tour est arrivé, avec le Covid-19, je n’ai pas été surpris. Je connaissais l’histoire. Mais connaître l’histoire est différent de la vivre.

«J’ai vu mon gouvernement échouer, permettant à des personnes potentiellement infectées de rentrer dans le pays depuis les zones chaudes d’Italie et de débarquer des bateaux de croisière infectés, sans même prendre leur température. Bien sûr, ils ont fermé le transport aérien depuis la Chine, parce que c’était la chose raciste à faire. Personne au pouvoir n’allait protester… J’ai regardé le nombre de cas commencer à monter, alors qu’ils fermaient les écoles, émettaient des directives de travail à domicile et, finalement, les ordonnances de confinement.

Je suis allé dans des supermarchés dépourvus de l’essentiel, revenant aussi vite que possible avec ce que je pouvais trouver. Les restaurants ont fermé, les gens ont perdu leur travail, ont commencé à mourir, des centaines chaque jour, pendant des semaines. Pendant ce temps, notre gouvernement corrompu s’est disputé au sujet d’aides sociales impossibles à obtenir, comme s’il semblait déterminé à trouver un moyen de profiter de la perte de vies humaines.

Dans d’autres Etats, les gens sont allés à la plage pendant les vacances de printemps, ont empli les bars et les clubs et regardaient New York comme une autre planète. »Oh, ces libéraux stupides et ces minorités immondes, ils n’ont que ce qu’ils méritent. Des trucs comme ça ne nous arriveront jamais ici… » Puis ils ont commencé à tomber malades et à mourir aussi.

«J’ai regardé la peste se propager à travers le pays, frapper les villes grandes et petites, la course à la mort et aux infections montait en flèche, alors que notre gouvernement faisait peu et les médias conservateurs appelaient tout cela « un canular libéral pour nuire au Président ». Des Etats qui ne soutenaient pas Trump ou qui le critiquaient se sont vu refuser de l’aide et accuser de mentir sur la gravité de l’épidémie.

«J’ai vu une usine d’emballage de viande dans le Dakota du Sud devenir l’épicentre de l’épidémie de cet État et le plus grand cluster du pays, avec plus de 700 cas. J’ai appris que les médias avaient pris conscience du problème trois semaines avant la fermeture de l’usine. Pourquoi l’usine a-t-elle fonctionné aussi longtemps si elle SAVAIT que les travailleurs étaient infectés? Parce que l’usine emploie des immigrants, alors que leurs superviseurs blancs travaillaient en toute sécurité depuis leur domicile. Ce n’est que lorsque les non-immigrants ont commencé à tomber malades que l’usine a fermé. Actuellement, le Dakota du Sud n’a toujours pas émis d’ordonnance de verrouillage social.

«J’ai regardé les conservateurs exhorter à la réouverture du pays pour le bien de l’économie. Ils ont dit que les vieux devaient mourir pour notre mode de vie, et que perdre 3% des écoliers n’était pas si mal si nous pouvions ramener les gens au travail. J’ai vu des manifestants armés bloquer le trafic et empêcher les ambulances de pénétrer dans les hôpitaux tandis que les médecins épuisés les suppliaient de se disperser. J’ai vu des églises refuser de cesser d’avoir des services de Pâques, disant que Dieu les protégerait, et pleurer pour la liberté, puis j’ai vu tant de ces personnes tomber malades et mourir. J’ai regardé les jeunes dire: « Ce n’est dangereux que si vous êtes vieux », puis ils ont commencé à tomber malades et à mourir aussi. Moi qui ai travaillé un temps dans les pompes funèbres, j’ai vu des drones à distance capturer des images de fosses communes creusées au bulldozer sur Hart Island.

«Le père de mon voisin est décédé dans un autre pays, et il n’a pas pu le revoir. Je n’ai pas pu aller dans son jardin et le prendre dans mes bras.
«Nous, ici à New York, vivons ce dont l’histoire se souviendra comme un échec total de la société moderne, un acte de génocide de classe et l’une des périodes les plus honteuses de notre pays. Beaucoup trop d’entre nous ne vivront même pas pour voir cette histoire enregistrée parce que nous sommes voués à en faire partie, une sombre statistique des jours les plus sombres de notre nation.»


Christian Lehmann médecin et écrivain

Source du post: liberation.fr

Maria Rodriguez
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