“Ciné-clubbing” (17) : Xavier Giannoli, de Christophe à Robert De Niro 

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Depuis dix ans, au Cinéma du Panthéon, à Paris, “Télérama” organise “L’inconnu du ciné-club”, une soirée où nous demandons à des artistes de nous offrir des moments de cinéma uniques à travers une sélection d’extraits et la présentation d’un long métrage. En 2018, Xavier Giannoli a raconté comment Christophe l’avait initié, enfant, à sa drôle de cinéphilie, et aussi une rencontre ratée avec Robert De Niro.

Après la séance, en mars 2018, Xavier Giannoli ira faire une promenade nocturne dans le quartier du Panthéon, dans les décors du film qu’il est en train d’écrire (et dont il achève aujourd’hui le montage), une adaptation des Illusions perdues, de Balzac. Le ciné-club est une pause dans le travail, il l’aborde pied au plancher en racontant, avec un sens prononcé du pittoresque, son éveil singulier au cinéma, sous la tutelle « merveilleuse » du chanteur Christophe.

Premier contact avec le “beau bizarre”

« Mon père était un journaliste connu qui a dirigé plusieurs rédactions, dit-il. Nous habitions un grand appartement, près de la porte Dauphine, au premier étage. Et je me souviens d’un jour, quand je devais avoir 7 ans, où j’ai été réveillé par un drôle de bazar. Je sentais qu’il se passait quelque chose d’anormal et que planait comme un état d’urgence. J’ai vu chez moi un type en veste blanche avec des cartons, comme de grosses boîtes à pizza, qu’il faisait entrer vite, en silence, dans mon appartement, avec la complicité de mon père. » Sur l’un des cartons, le réalisateur de L’Apparition se souvient d’avoir lu King Kong. Premier contact avec le « beau bizarre », un cinéphile sans chapelle qui collectionnait les copies de films en secret. D’où le transfert d’un appartement à l’autre, avant une descente de police matinale ! « On n’avait pas le droit d’avoir des copies de films chez soi, poursuit Giannoli. C’était avant la VHS. Les copies étaient “passées à la hache” et les distributeurs en gardaient parfois deux ou trois pour les collectionneurs. Et cet homme en veste blanche était l’un des plus grands collectionneurs en France. »

“Je passais ma vie chez lui, il me projetait des films, en me faisant respirer l’odeur de la pellicule, il m’apprenait à la retourner, à la manipuler.”

Pour un enfant, tout portait au rêve. Christophe vivait au rez-de-chaussée pour « entrer chez lui à moto », il vivait dans un vaste appartement plongé dans une pénombre que rehaussait juste le scintillement de juke-box. Dans le salon, un billard sur lequel étaient alignés des postes de radio en Bakélite. « Il avait une fille de mon âge, qui est devenue mon amie, il s’est pris d’affection pour moi et je passais ma vie chez lui, il me projetait des films, en me faisant respirer l’odeur de la pellicule, il m’apprenait à la retourner, à la manipuler, et je finissais par m’endormir sous son piano, où mon père venait me chercher. »

“Il m’a transmis le goût d’une cinéphilie étrange, totalement libre, sans œillères.”

Le cinéaste se souvient que les films étaient parfois sous-titrés en flamand, parce qu’il y avait une filière en Belgique, et qu’à l’orée de son adolescence, le chanteur l’emmenait, sur un coup de tête, chercher une copie, à Anvers ou ailleurs, à fond les ballons, dans sa Ferrari Daytona. « Il m’a transmis le goût d’une cinéphilie étrange, totalement libre, sans œillères. On parlait peu des films, il ne les analysait pas, mais il m’a appris une manière de les regarder, qui m’est restée. Il vivait avec les films, il en mettait un, comme Mort à Venise par exemple, et le faisait tourner pendant trois semaines. Il le regardait sans arrêt, il composait dans son petit studio et le film continuait comme une musique de fond. Il écrivait des chansons qui prolongeaient ce qu’il voyait à l’écran. Je me suis beaucoup imprégné de cette ambiance de travail. »

Il arrivait que Christophe regarde les films sans le son ; Xavier Giannoli le fait encore aujourd’hui. À d’autres moments, le chanteur n’écoutait que les dialogues et les enregistrait. « Il se projetait des films la nuit, en montant le son très fort, ça faisait hurler ma mère, et moi, dont la chambre était située au-dessus de son salon, je rêvais éveillé en essayant d’imaginer des images pour ce que j’entendais. Christophe me faisait penser à des Esseintes ; je lui rapportais des croissants et des Rothmans rouge quand je rentrais de classe, c’était l’heure à laquelle il se réveillait. Il me donnait de gros billets et oubliait de réclamer la monnaie. Il répandait du parfum sur le sol. Tout était poétique et généreux chez lui. »

“Ce jour-là quelque chose du cinéma a pris possession de moi.”

De quoi former un imaginaire. Engendrer des obsessions. La séance bifurque vers Scorsese, auquel le cinéaste de Marguerite rend un hommage dans un petit film réalisé pour Arte qui est un des clous de la soirée. Il dit avoir vu chacun de ses films plus de trente fois, à la manière de Chistophe (amateur de Scorsese lui aussi) ; il en recopiait les dialogues et se rappelle encore le choc Raging Bull vu, enfant, sur un ferry entre la France et la Corse. « Je me souviens très bien du noir et blanc, dit-il dans son court métrage, je me souviens des coups de poing, de la violence, de la beauté de la fille blonde, de ses seins, de la musique, je me souviens de la scène où De Niro se mettait de l’eau dans le caleçon, je ne comprenais pas pourquoi, mais je sais que ce jour-là quelque chose du cinéma a pris possession de moi. »

Rencontre ratée

Giannoli raconte une rencontre ratée avec De Niro sur le tournage de Casino. Celui-la l’a superbement ignoré alors qu’il avait fait le voyage de Paris à Las Vegas, chaudement recommandé par une productrice amie. « T’inquiète, lui a-t-elle dit, c’est l’Actors Studio. » « Peut-être que De Niro restait dans la peau de son personnage, commente Giannoli, et que je n’étais qu’un pauvre crétin de Français venu lui demander de chanter Happy Birthday. Il a été méchant et humiliant. J’ai sans doute perturbé sa concentration, mais je n’ai jamais compris cette méthode et je n’ai jamais cherché à la comprendre. Je n’aime pas savoir ce que font les acteurs pour se préparer. »

Alors qu’il tournait Quand j’étais chanteur (avec Christophe), Depardieu lui a raconté sa rencontre avec De Niro sur le tournage de 1900 : « Ils attendaient le clap de départ et subitement De Niro l’a giflé sèchement. Depardieu raconte qu’il a eu envie de le casser en deux mais qu’il lui a simplement demandé ce qui lui prenait. “J’ai besoin de faire du mal à quelqu’un que j’aime, a répondu De Niro, car je dois pleurer dans la scène.” Pour Depardieu, c’était du chinois : “Je n’ai pas fréquenté de commissariat pour Police, ni porté une soutane pour préparer Sous le soleil de satan. Lui a conduit un taxi des mois pour Taxi Driver.” Deux écoles de jeu. Ça ne m’intéresse pas de les connaître. Ça les regarde. Je n’aime pas la transparence. Il y a une part de mystère à préserver. Absolument. »

Le film choisi par Xavier Giannoli pour la soirée était Le Feu follet, de Louis Malle (1963).

Demain : Jean-Pierre Darroussin et le manifeste de Hendrix

Source officielle de cet article : TELERAMA

Marino Stozza
Marino Stozza
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